Moïse Marcoux-Chabot

L’image et le voyage

(Quelques idées et beaucoup de questions, librement inspirées de l’anthropologie visuelle et de l’approche interprétative)

Pourquoi l’attention du photographe a-t-elle été attirée par cette ruelle ? Peut-être s’agissait-il des couleurs éclatantes, de l’impression d’équilibre presque parfait, du vécu des dalles de pierre et des moulures de bois. On pourrait aussi croire que tous ces facteurs combinés à l’absence de passants créait une ambiance assez intéressante pour mériter qu’un appareil soit sorti de son étui et qu’un
bouton soit pressé.

Certains y verront une porte d’entrée, d’autres un cul-de-sac. Les plus privilégiés apprendront de la bouche du photographe lui-même qu’il déambulait tranquillement dans le quartier de Barranco, à Lima, lorsqu’il a aperçu cet étrange passage. C’est la forme de l’arbre qui avait capté son regard et c’est l’arbre qui a été pris en photo. Ça y est, l’image est située, son sens est figé, son interprétation est terminée.

Ou peut-être… pas.

Ça ne date pas d’hier que les voyageurs trimbalent avec eux des appareils photographiques pour saisir des moments de leur aventure ici et là, qu’il soient beaux, drôles, émouvants, marquants ou simplement exotiques. La projection de diapositives au retour, les albums, les scrapbooks et les encadrements sont tous autant de moyens pour partager une expérience, communiquer un souvenir. Le développement récent de nouvelles technologies et outils de communication comme les appareils numériques, les téléphones portables munis de caméras et les photoblogs n’a fait qu’amplifier l’importance de l’image dans l’expérience du voyage. Mais ces images que l’on expose, encadre, projette et raconte sont-elles réellement situées, figées et terminées ? Que montrent-elles ?

Une nature morte peut être bien vivante. Un portrait du révolutionnaire Ernesto Che Guevara quelques heures après sa mort sert ici de sujet principal. Quelques objets symboliques disposés autour du portrait, un focus sur les yeux du cadavre et voilà, l’icône d’une icône est figée dans le temps et dans l’espace. Mais si l’image est figée, son sens ne l’est pas. Car l’interprétation faite par celui qui regarde la photo dépend de sa connaissance du contexte. Sait-il qu’il s’agit du Che? Du Che mort ? Du Che mort en Bolivie ? D’une bombilla servant à boire le maté, boisson favorite du guerillero, à la droite ? D’un paquet de maté à l’arrière ? De monnaie bolivienne à gauche ? Sait-il que cette nature morte a été réalisée à La Higuera, le village même où l’homme fut exécuté ? Il y a en tout cas très peu de chances qu’il sache que la marque du maté rappelle étrangement la phrase codée qui a servi à donner l’ordre de mise à mort: « Di buen día a papá ».

Mais qu’il sache tout cela, qu’il perçoive la photo comme un triste pendant de l’idéal révolutionnaire récupéré par les compagnies de vêtements ou qu’il trouve simplement l’image harmonieuse, celui qui voit cette photo l’interprète. Cependant, il interprète des symboles mis en place de façon réfléchie. Que se passerait-il s’il observait les yeux d’enfants bien vivants au lieu du regard d’un mort ?

En effet, quand l’objet de la photographie de voyage est un être humain, la relation entre sujet, photographe et observateur est complexifiée par les multiples interprétations possibles faites par chacun de ces acteurs.

La rencontre avec ces enfants a duré quelques minutes et le diaphragme du Minolta X-700 s’est ouvert un soixantième de seconde pour laisser pénétrer la lumière, mais cette image est figée pour très longtemps, jusqu’à la détérioration de son support matériel, et elle sera probablement vue par des centaines de personnes. Mais que voit-on exactement dans cette photo? Trois petits Péruviens en habits traditionnels ou l’interprétation que le photographe a fait de leur existence? Nécessairement il y a interprétation. Bien avant la rencontre, le voyageur avait construit cette photo dans son imaginaire. Cependant, la vision des sujets eux-même influence le résultat final. Ces enfants posent-ils pour le plaisir ou pour en finir au plus vite et pouvoir quémander quelques soles? Ne voient-ils que l’objectif pointé sur eux et le gain possible s’ils réussissent à correspondre à l’image qu’on attend d’eux ? Ou bien la portée de leur regard se rend-elle au-delà du filtre qu’est la caméra jusqu’à l’être humain qui la tient ? L’observateur peut en faire toute les lectures qu’il imagine.

Il en va de même de cette vieille vendeuse du marché des mineurs de Potosi, en Bolivie. Son regard à la fois fuyant et attentif et sa présence, même sur papier photographique, imposent le respect. La scène est bourrée de symboles dont on peut ou non tenir compte. Feuilles de coca, cigarettes artisanales, alcool pur pour les offrandes rituelles à l’entrée de la mine… C’est tout l’univers de cette dame qui est représenté. Est-ce vraiment cela ? Ou s’agirait-il plutôt d’une création du photographe ? Qu’y a-t-il au-delà de son kiosque, en dehors de ce moment précis ?

Le photographe s’est peut-être trompé s’il voulait saisir l’univers de la vendeuse. Aurait-il dû se retourner et capturer tout ce que la dame voyait sur la place du marché pour y arriver ? La vision du monde qu’il a figé sur pellicule n’était pas celle d’une Bolivienne mais celle d’un québécois observant une Bolivienne. Un matin du mois d’août. 2005. Et dans une telle vision, les bordures sont les limites de la perception, le flou laisse planer le doute et l’interprétation permet de comprendre, à défaut d’expliquer.

Et le voyageur revient chez lui, tonnes de films à développer, de cartes-mémoires à décharger, de souvenirs à raconter. Les images et les histoires s’accordent si bien les unes aux autres. Le public en est avide. Mais pas trop. «Et puis, ton voyage ?» L’impression générale satisfait, les anecdotes cocasses ou exotiques suffisent, les clichés bien clichés impressionnent. Les détails ennuient. Chacun y trouve ce qu’il imaginait du voyage, se met à y rêver ou se conforte dans son immobilité.

Les photos et les histoires ne captivent pas très longtemps. Elles se font assez vite ranger quelque part entre deux livres à lire et quelques papiers à classer.

Et puis elles sont dépoussiérées. Le photographe se rappelle le récit de chaque image. Ou presque. Le flou artistique ne peut plus être éclairci, les zones d’ombre demeurent, la photo ne s’étend pas au-delà de son cadre. Il connait le contexte, mais lui, il l’a déjà interprété. Restent les autres… Alors il écrit un article, en se disant que même si l’objectif de l’appareil est un cadre et le sujet un miroir, il demeure sans doute tout un monde d’interprétations possibles…