Moïse Marcoux-Chabot

Entre quatre murs, des mots et du rêve

Cet après-midi, j’écris entre quatre murs. Enfermé volontairement dans mon salon, c’est moi qui suis libre. Le reste de la ville est en prison.

Il y a quelques semaines, j’étais loin de Montréal, hors de son emprise. J’explorais un nouveau coin de la Gaspésie, en partie pour le plaisir et en partie pour réaliser mon premier film de candidature de la Course des régions. Carleton-sur-Mer, Saint-Omer, Saint-Louis, Bonaventure, Caplan et Saint-Elzéar m’ont bien accueilli. La compétition m’a pris de court par contre, en ne précisant qu’à la dernière minute certaines de ses règles à respecter. J’ai changé de sujet et me suis appliqué à passer cette première étape en suivant la ligne directrice. Les créateurs et les créatrices connaissent le refrain depuis longtemps: apprendre les règles de l’art et les maîtriser, pour mieux s’en écarter ensuite. Quoique je suis plutôt du genre à cheminer dès le départ avec un pied sur le sentier battu et un autre dans la trail de bouette…

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Premier plan du court-métrage CONTACT, à paraître. Image Moïse Marcoux-Chabot, 2013

Le premier de mes courts-métrages est un portrait d’entrepreneur local: Ronald Arsenault, membre fondateur de la Coopérative de solidarité Contact, à Saint-Elzéar. C’est un bien court survol de la vision de cet homme, qui aspire à concrétiser dans son coin de pays l’utopie du développement durable. Vous pourrez bientôt visionner le film, dès que La Course des régions en autorisera la diffusion. Je sais déjà, toutefois, qu’il m’a fait passer la première étape de sélection. Je repartirai donc sur la route bientôt, bottines aux pieds et caméra bien en mains. Les suggestions de sujets et les offres d’hébergement sur la péninsule gaspésienne sont d’ailleurs bien appréciées.

La Baie-des-Chaleurs a été bonne pour moi. Remettre les pieds en ville a été plus difficile. Je suis retombé rapidement dans les récits de violence policière, avec quelques tournages d’entrevues pour L’ordre et les idées et une projection libérante de films sur la répression. À la Casa Obscura, outre mes films tournés lors des deux dernières arrestations de masse montréalaises, une soixantaine de personnes ont visionné Taire des hommes, un documentaire douloureux de Pascal Gélinas et Pierre Harel, qui relate la violence du Lundi de la matraque de la Saint-Jean 1968. Voir et entendre les témoignages de l’époque a été un cruel rappel qu’en termes d’expression et de répression, la violence des autorités a la même impunité aujourd’hui qu’elle avait déjà il y a 45 ans.

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Affiche réalisée à partir d’images filmées autour d’une souricière.
Montage et images Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

Je suis aussi passé de la région à la ville pour me retrouver en pleine campagne. C’était celle d’«À qui la ville», une lutte collective contre la gentrification et pour l’accès au logement social, qui s’est concrétisée par l’occupation sur plusieurs jours d’un terrain vague. N’ayant aucune envie de me retrouver confronté à des policiers, j’ai documenté le sujet à distance, par un texte sur Peter Sergakis, le propriétaire du lot occcupé, ainsi qu’une carte interactive des lieux, événements et acteurs.

Puis, alors que les occupants et occupantes de la campagne «À qui la ville?» se faisaient expulser de leur campement dans l’arrondissement Sud-Ouest, les résidents du bloc où j’occupe un espace de travail apprenaient que l’arrondissement d’Hochelaga-Maisonneuve veut les évincer en septembre. Cet édifice a une longue et riche histoire, qui n’est pas prête à se terminer ainsi, sans un soubresaut. Dans les corridors, on parle déjà de stratégies de résistance, sans savoir exactement quels seront les termes de la lutte. Les mois à venir seront sans aucun doute animés pour les cent-cinquante quelques personnes que la ville menace de mettre à la rue.

Ancienne manufacture de sous-vêtements féminins convertie en bloc de lofts, le 2019 Moreau offre des lieux de vie à prix raisonnable, des espaces collectifs de travail et de création, des ateliers d’artistes libres de règles et libérateurs. C’est une bâtisse marginale et fière de l’être, une maison non conforme pour des gens hors-normes, un refuge poussiéreux pour les allergiques aux lignes droites. Malgré le zonage commercial du secteur, son occupation mixte est tolérée depuis une vingtaine d’années. Un excellent documentaire sur cette «maison des rêves» avait été tourné en 1997 par un de ses habitants. C’est un film à voir pour faire connaissance avec la culture du lieu et laisser le regard et la voix sensible du réalisateur nous rappeler qu’«aucune âme n’est superflue».

La maison des rêves, Guy Sprung, 1998

De l’autre côté du monde, en Turquie, la défense d’un parc public contre des promoteurs voulant y construire un centre commercial s’est muée en mouvement social d’une vaste envergure. Après dix jours de manifestations illégales et de répression policière brutale, des milliers de blessés et quelques morts, la révolte turque a su canaliser les insatisfactions d’un vaste pan de la société, qui passe désormais à l’action. Des dizaines de milliers de personnes occupent la place Taksim et le gouvernement islamo-conservateur s’impatiente, face à ceux et celles que le premier-ministre Erdogan qualifie de «terroristes», de «lâches» et de «vandales». En politique, la violence, l’intimidation et l’intransigeance n’ont pas de frontières. Dès les premiers jours du soulèvement, des images fortes ont circulé, dont celle d’une jeune femme en robe rouge aspergée d’irritants chimiques. Sa silhouette, les barricades de pavés et la fougue magnifique de la jeunesse qui se soulève m’ont inspiré ce détournement visuel.

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Remix d’une affiche française de 1968 et d’une photo de la révolte turque.
À télécharger: Version haute résolution sur fond texturé ou fond blanc.
Affiche par Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

En arts visuels, le détournement, c’est un peu comme la révolution. En essayant de créer du nouveau, on se retrouve souvent à tourner en rond. Alors aussi bien s’inspirer du passé, le pasticher et le remixer. Au moins, si la toile de fond semble être la même, on y ajoute de nouvelles couches de couleurs, on tisse de nouveaux liens, on fait revivre des espoirs et on redécouvre que, face à la violence de l’ordre répressif, «la beauté est dans la rue». Et dans les livres. Ici comme partout ailleurs.

Un slogan facile à écrire, pour moi qui ai passé la fin de semaine à la maison, avec mes bouquins, mon ordinateur et ma perceuse, manquant cinq ou six manifestations pourtant en phase avec mes valeurs. Envie d’écrire et pas envie de sortir. L’excitation et l’énergie contagieuse d’une grande marche de contestation sont incomparables, mais je n’arrive pas à me sentir réellement bien dans le décor urbain. La nuit, dans les rues désertes ou lors des grosses manifs, ça passe encore: j’ai des repères, dont même les policiers font partie. Mais le jour, dans les temps morts de la contestation, lorsque le rythme «normal» revient à la charge, l’absurdité goudronnée est lourde à supporter. En ville, je me sens beaucoup plus libre enfermé entre quatre murs, entouré de livres, qu’au grand air d’une place publique, écrasé par le béton, le pétrole et le divertissement monnayable.

Le réconfort que je trouve chez moi n’est pas anodin. J’ai grandi dans une maison bordée de forêt sur trois côtés, la dernière d’un rang tranquille. Une grande maison construite par les humbles mains de mes parents, aux tablettes garnies de bouquins. J’ai vécu là-bas un rapport à la nature particulièrement apprécié. Marcher librement d’une clairière à l’autre, sans frontières artificielles. Rentrer sans portes à débarrer. S’asseoir confortablement à l’intérieur, avec des arbres bien vivants plein la vue et d’autres empreints d’une nouvelle vie entre les mains. À la campagne, assis devant une fenêtre, je retrouve le même bonheur simple qu’en contemplant de la rive un lent coucher de soleil, la même plénitude qu’en prenant une grande bouffée d’air du haut d’une montagne, essoufflé par la marche et soufflé par la vue. Au fond de mon rang, avec du bois qui respire dans la face, du bois qui parle dans les mains et du bois qui craque sous les pieds, la forêt devenait à la fois écrin, joyau et coffre au trésor.

La journée avance et les rayons de soleil du dehors créent une belle lumière au dedans, rendant encore plus chaleureux les meubles de bois qui m’entourent. En ville aussi, j’essaie de m’entourer de matière ligneuse. Ces derniers jours, j’ai bricolé et installé une bibliothèque suspendue sur le mur de mon salon, un cadre de planches pour y exposer mes œuvres littéraires et cinématographiques préférées. S’y retrouvent les plus inspirantes, celles qui sont pertinentes à l’époque vécue, celles auxquelles je retourne toujours, celles que je ne veux pas oublier ou que je tiens à faire connaître aux gens qui me visitent. Mon salon est devenu la salle d’exposition permanente du bouillonnement d’idées quotidien dans ma tête. J’aime prendre un café et écrire en compagnie de Gérald Godin, Gaston Miron, Gilles Groulx, Pierre Bourgault et Pierre Falardeau, pour n’en nommer que quelques uns. Beaucoup plus souvent avec des hommes qu’avec des femmes, malheureusement, le poids sexiste de l’histoire intellectuelle étant ce qu’il est.

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Chez moi. Un salon apaisant pour lire et écrire. Photo Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

Malgré ma volonté d’isolement, le vrombissement lointain des voitures de course traverse les fenêtres et se rend jusqu’à mes oreilles. Pas très loin de mon quartier a lieu le grand cirque du luxe subventionné, un événement dont j’ai tenté de fuir la décadence en restant chez moi, porte et fenêtres closes. Un fait divers s’immisce quand même dans ma forteresse de papier. Un signaleur du circuit Gilles Villeneuve est blessé grièvement par une grue et succombe à ses blessures. Triste nouvelle. Triste fin de vie. Mourir écrasé par une grue en courant à pied pour déplacer la carcasse accidentée d’une voiture de Formule 1… Quelle malheureuse façon de conclure une passion pour cet homme, victime collatérale d’un sport où tout carbure à la vitesse et à la démesure.

«Ça vient ternir le superbe week-end qu’on a vécu», témoignait ébranlé François Dumontier, le promoteur de la F1 à Montréal. Dans des propos rapportés par La Presse, l’homme d’affaires Alexandre Taillefer a quant à lui laissé échapper un constat probablement involontaire, se disant incrédule «devant une telle inutilité… la course était terminée». On se doute qu’il n’a pas mesuré la portée de ses paroles, secoué par l’incident. Mais je me demande si une victime directe de la course aurait été jugée plus «utile», normale et acceptable. Dans six mois, on parlera encore davantage de cet accident de travail que des côtés sombres de l’événement, du règne de la pollution automobile symbolisé par ses voitures, du tourisme sexuel encouragé par son économie, de la prostitution gouvernementale sollicitée par ses promoteurs et du sédatif social administré par son divertissement spectacle. Le Grand Prix a un grand coût social, aussi dur à évaluer que ses retombées économiques exagérées. Une pancarte de protestation contre la course vue vendredi disait «Vous savez qu’il y a un problème dans la société quand l’éducation est seulement vue comme un investissement personnel, alors que le Grand Prix de la F1 est vu comme un projet collectif.» En effet.

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«Le Grand Prix du carré vert, à partir d’une photo et d’un article du Journal de Montréal.
Montage Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

Le bourdonnement des voitures de courses s’est calmé. Dans les rues de mon quartier, j’entends davantage de vrombissements d’accélération qu’à l’habitude. La frénésie du plus gros et du plus vite s’est répandue. Aucune envie de sortir. Je ne vais pas souvent au centre-ville, de toutes façons. Je ne me reconnais pas dans ce que j’y vois. Je me sens totalement étranger sur la rue Crescent un samedi soir festif ou dans le Vieux-Port un lendemain d’arrestation de masse. En mai, j’ai abouti sur la rue Sainte-Catherine, près du Centre Bell, à la fin d’un match des séries éliminatoires de hockey. Je sortais d’un lieu au calme feutré, la médiathèque littéraire Gaëtan Dostie, où j’avais filmé la lecture publique de Refus Global par Françoise Sullivan. Choc culturel. J’ai traversé la masse de consommateurs et de fêtards comme un chien errant assoiffé et blessé, en quête d’une cachette, de repos et de quelque chose à boire pour noyer l’aridité ambiante. Une bête craintive souffrant du monde qui l’entoure, ignorée, passant inaperçue et tolérée jusqu’à ce qu’elle aboie trop fort. Ou qu’elle morde et devienne indésirable.

Avant de m’engouffrer dans le métro, j’ai vu cinq policiers en patrouille de l’autre côté de la rue. Encadrés par les voitures rutilantes et les néons bourdonnants, immobiles et rieurs, ils suivaient la partie de hockey sur un écran plasma, derrière la vitrine grillagée d’un commerce fermé. Tout y était. L’urbanité à moteur abrutissante, la consommation de masse sécurisée et les gardiens de l’ordre bien dressés. Ces derniers demeurent tout de même des humains en quête de plaisir et de légèreté, malgré leur uniforme. Nombreux sont ceux et celles qui s’évadent de leurs propres prisons dans le spectacle et le défoulement sportif. Je n’en suis pas mais je ne les juge pas. Nos existences cohabitent et se croisent dans des univers bien différents, dont les codes respectifs semblent incompréhensibles autant à l’un qu’à l’autre. Il est quand même plus sain de passer sa frustration en mettant en échec un camarade de jeu dans un aréna qu’en plaquant au sol une frêle manifestante inoffensive.

De ma perspective, la principale différence entre un policier et moi semble limpide. En tant qu’instruments du système, ils ont à la fois le pouvoir d’utiliser la force et la faiblesse de se laisser en abuser. Alors que je combats de toutes mes forces les abus et faiblesses du système, en essayant de ne pas user de pouvoir ni devenir un instrument en laisse. Question de point de vue, je suppose… En rentrant chez moi, une phrase m’est revenue en mémoire. «Une seule journée du cours normal des choses est plus violente qu’un mois d’émeute». Ces mots d’Anne Archet sont imprimés sur le papier de l’anthologie Fermaille, un autre de mes trésors. Sa couverture arrière suggère que «le rêve n’est jamais inventé. Il est force de combat contre ce qui enclôt.»

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Textes et discours de Pierre Bourgault rassemblés dans trois livres. Photo Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

Je me réfugie donc dans mes livres pour y retrouver force de combat. La nuit tombe. Ce soir, c’est Bourgault et son texte sur la police qui m’en redonnent un peu. Déjà, en juillet 1970, il constatait les faiblesses de l’institution policière et les dynamiques de pouvoir dans lesquelles elle s’inscrit:

«Notre véritable ennemi est bien plus haut et bien plus puissant. Le policier lui sert d’instrument. Il est bien inutile de briser l’instrument si nous ne brisons pas le bras qui le brandit. Lorsque le policier cessera de servir d’instrument à une poignée d’exploiteurs, alors il sera libre. C’est la liberté de chacun qui, additionnée, fait la liberté de tous.»
– Pierre Bourgault, La police, juillet 1970

Si ce n’était du voisin d’en dessous et de sa radio qui s’époumone à relayer les vides insignifiances de vedettes aux poches pleines, je pourrais presque oublier qu’une ville indifférente m’entoure, peuplée d’exploiteurs et de gens libres. «Il importe de se rappeler que nous ne sommes pas seuls», écrivait le cinéaste Bernard Émond dans son fabuleux essai Il y a trop d’images. Tenter de résister seul, c’est un combat risqué. Une conscience unique et agissante qui sort du rang a un pouvoir immense, on l’oublie souvent. L’histoire d’Edouard Snowden, qui vient de dévoiler le programme de surveillance américain PRISM, nous le rappelle. C’est le pouvoir de l’allumette qui enflamme un brasier avant d’être soufflée et de s’éteindre, anéantie par la vigueur de sa combustion. Un empire entier a été ébranlé par l’action d’un seul être, mais pour maintenir la flamme et alimenter le feu après que les broussailles soient parties en fumée, la résistance doit être collective et constante, un brasier grondant aux braises rougeoyantes.

«Résister, c’est la grande affaire. Il n’y a rien de possible sans cela. Résister à l’insignifiance ambiante, c’est déjà quelque chose, mais pour ne pas tomber dans le cynisme, qui est la maladie contemporaine des gens intelligents, il faut encore savoir résister à l’argent et au découragement. Devant un monde qui se dégrade et qu’on désespère de voir changer, la tentation est forte de rentrer dans le rang et de céder. Combien de socialistes de vingt ans sont devenus des bourgeois satisfaits de cinquante? Combien de jeunes cinéastes se sont perdus corps et âme dans l’industrie ou ont baissé les bras devant l’inacceptable? On dit que c’est normal. Chris Giannou, à qui on demandait comment il se faisait qu’il avait conservé les idéaux de sa jeunesse, répondait que c’était plutôt à ceux qui les avaient reniés qu’il faudrait poser la question.»
– Bernard Émond, Il y a trop d’images, 2006

Avec les nouveaux liens que je ne cesse d’établir depuis un an, en personne comme sur les réseaux sociaux, impossible de croire que je suis seul, même quand je suis seul. Ce n’est plus la grandiose mobilisation du carré rouge qui brise mon isolement, mais une multitude de petits carrés rouges de notifications et de signaux d’alertes. Aujourd’hui, c’est aussi la radio du voisin et ses vibrations qui me rappellent que je ne suis pas un être isolé, coupé du monde. Je ne vais pas lui demander de baisser le son. Qu’il vive et profite. De toutes façons, il ne vient presque jamais cogner chez moi, ce voisin. Même quand l’écho de mes réflexions se propage à vitesse supersonique jusqu’à l’autre bout de la province, ça ne semble pas l’émouvoir outre mesure. Je ne m’en fais pas pour autant. Mes idées n’ont pas la tonitruance d’un avion de chasse militaire survolant la ville, mais elles ne coûtent rien. Ou presque. Une fois les factures payées et le garde-manger garni, je peux me replier dans les tranchées de la création.

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Passage de deux avions de chasse au-dessus de Montréal pour la promotion d’un spectacle aérien, 25 mai 2013. Photo et montage Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

Une idée ne coûte rien, mais elle a souvent besoin de temps pour prendre forme. Une fois exprimée, elle peut devenir éternelle, si on la fait vivre et revivre. Alors que même le plus puissant et le plus coûteux des avions de guerre finira toujours par devenir une vieille carcasse rouillée. Délaissé, dépassé, inutilisable, on l’oubliera, qu’il ait tué des milliers de dominés ou enrichi de millions des dominants. Bien sûr, pour être remplacé par un F-35 flambant neuf, un F-18 sanglant vieux n’attend qu’une bonne campagne de peur ou un beau mensonge d’Harper. Son successeur devra lui-même être mis à la poubelle un jour, au profit d’un quelconque F-300 et de ses fabricants. Soit.

Les idées aussi vieillissent. Les idées aussi sont remplaçables. Les idées aussi peuvent dominer, manipuler et tuer. La nécessité de protéger son territoire avec un avion de chasse est une idée. L’obligation de subventionner les patrons de la F1 à partir des fonds publics est aussi une idée. Même un cube d’uranium et un empire économique sont des idées, ajouteraient les Zapartistes. Raison de plus pour les respecter, s’en inspirer, s’en méfier, les analyser, les critiquer, les entrechoquer et les combattre lorsqu’il le faut. Raison de plus pour attaquer les idées et les mots à l’aide d’autres idées et d’autres mots, qu’ils relèvent d’une intelligence ancienne ou d’une courbure nouvelle.

«Des armes et des mots c´est pareil
Ça tue pareil
II faut tuer l’intelligence des mots anciens
Avec des mots tout relatifs, courbes, comme tu voudras»
– Léo Ferré, Le Chien

L’ordre social dans lequel nous vivons est une idée. Le maintien nécessaire de cet ordre par une force répressive est aussi une idée. Les ordres inhumains donnés par un supérieur, menant à l’arrestation et à la torture d’un dissident politique, nécessitent que le subalterne mette de côté ses propres idées ou les ait remplacées depuis longtemps par du mépris et des préjugés. Les arrestations politiques, qui ne sont pas nouvelles dans notre histoire, ont connu une recrudescence particulière avec le G20 de Toronto en 2010 (1100), la grève étudiante en 2012 (3500) et la répression du droit de manifester en 2013 (1200). Être arrêté, brutalisé au grand jour et judiciarisé dans l’ombre fait désormais partie des risques concrets auxquels nous faisons face lorsque nous désirons exprimer publiquement nos idées au Québec et au Canada. La répression politique a toujours été présente ici, sous d’autres formes ou à moins grande envergure, mais elle frappe de plus en plus fort et laisse derrière elle nombre de cicatrices, balafres visibles sur la chair ou ruptures permanentes dans la tête.

C’est tout ça que j’essaie de représenter avec L’ordre et les idées, qui désormais documente aussi d’autres cas de répression politique ayant précédé ou suivi le G20 de Toronto, dont la grève étudiante et ses suites. C’est ce que j’entends dans les témoignages qu’on me raconte, ce que je lis dans les livres que j’étudie, ce que je vois dans la rue, avec ses moments de beauté révoltée et ses épisodes de laideur oppressive. C’est ce que je veux archiver, communiquer, faire vivre ou revivre. Un premier court-métrage relié au projet sera bientôt diffusé. Des extraits circulent à partir de la page Facebook du documentaire. Des rencontres ont eu lieu et beaucoup d’autres sont à venir. Des récits et des confidences ont été récoltés et beaucoup d’autres m’attendent encore. Deux ans après m’être lancé dans cette aventure, j’ai l’impression de n’être qu’à son commencement.

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Bannière du projet L’ordre et les idées, à partir d’une photo de presse du G20 de 2010 à Toronto. Montage Moïse Marcoux-Chabot, 2011.

Filmer des personnes qui ont été privées de leur liberté d’expression, c’est dangereux. Ça donne envie de hausser le ton, de crier, voire de gueuler. Lire et écouter des gens inspirants qui réfléchissent, écrivent et parlent bien, c’est tout aussi dangereux. Ça donne envie de réfléchir, d’écrire et de bien parler à son tour, autant que possible. Tant que c’est encore possible. Parce que c’est possible, tout simplement. Voilà une raison qui me suffit. Le mois dernier, Bilbo Cyr, un poète gaspésien qui répand le slam dans la Baie-des-Chaleurs, me résumait très bien l’importance de la prise de parole:

«Y a tellement de places où tu meurs pour avoir dit. Y a un tas de places où tu meurs pour avoir pensé. Ici on a le droit de dire, pis si on ne se prévaut pas de ce droit là, bin on va le perdre. Quand on l’aura perdu, ça va devenir un devoir.»

Empli d’un puissant mélange de colère et d’espoir, Bilbo est le genre de visionnaire qui plante des arbres dans une forêt encore debout, pour la diversifier, alors que d’autres reboisent les coupes à blanc, pour mieux les reblanchir un jour. Militant environnemental infatigable, il parle de la Gaspésie comme il l’habite: avec passion et poésie. Son territoire subit les assauts incessants d’une tonne d’industries voraces. Il le défend par la parole, son arme de prédilection, et sème du rêve dans la terre et les esprits. Il m’a ouvert sa porte, je l’ai filmé et j’ai hâte de vous le faire rencontrer, plus tard cet été. C’est grâce à des gens comme lui que je pourrai encore lire des livres dans 50 ans, accoudé à une belle table de bois ouvragée, contemplant une forêt belle et en santé, respirant une grande bouffée d’air pur et de poésie.

Bande-annonce du court-métrage documentaire Bilbo le poète, à venir. Moïse Marcoux-Chabot, 2013.

La nuit a passé. Le soleil s’est relevé et la vie urbaine diurne a repris son cours. Il y a encore des voitures dans les rues, des #manifsencours et des policiers en rangs. L’élite économique et politique des Amériques se rencontre à la Conférence de Montréal, pour parler du même vieux fric que toujours, feignant de s’intéresser à un «nouveau cycle». La radio du voisin est silencieuse. La mienne diffuse le premier épisode de la série «C’était Bourgault». Ce matin, ce sont non seulement ses mots et ses idées qui m’accompagnent, mais aussi sa voix. Il y a exactement 10 ans, il expirait une dernière fois, d’un souffle qui a encore le pouvoir d’ébranler la forêt des certitudes.

«J’ai compris une chose à travers toutes ces années. Il faut rêver. Il faut rêver toujours. Il faut surtout rester fidèle à ses rêves de jeunesse. Ce sont les seuls.»
– Pierre Bourgault