Moïse Marcoux-Chabot

Victoriaville: les balles de plastique sont identifiées

Texte original publié le 8 mai 2012 comme article Facebook. Partagé plus de 3000 fois en 24 heures, cet article critique a contribué à projeter les méthodes employées par la SQ sous les feux de la rampe, notamment après que le journaliste Florent Daudens y ait consacré un billet sur le blogue de Radio-Canada. Il a été mis à jour plusieurs fois dans les jours suivants sa publication originale et a été publié ici le 19 décembre 2012. En 2013, une mise en contexte lui est ajoutée pour le lier à une nouvelle série d’articles sur les balles de plastique.

Les balles de plastique et autres armes intermédiaires d’impact à projectiles ont une histoire de plus de 25 ans au Québec, souvent caractérisée par l’oubli et le déni. Leur usage à Victoriaville le 4 mai 2012 a été particulièrement controversé mais n’a pas encore fait l’objet d’une enquête indépendante.

1. Victoriaville: les balles de plastique sont identifiées
2. Après Victoriaville: le déni de la SQ
3. Les armes intermédiaires d’impact à projectiles
4. À venir

Texte original

En filmant les événements de vendredi dernier à Victoriaville, j’ai capté avec mon micro directionnel cette conversation entre deux agents anti-émeute, à l’arrière d’une ligne de policiers, pendant qu’un troisième s’approchait d’eux et qu’un quatrième, plus près, m’intimait «Bouge !». Il était 19h55, six minutes avant qu’un véhicule policier traverse dangereusement la foule.

Le premier interpelle les deux autres en pointant vers les manifestants, l’air jovial:

«En plein milieu de la foule, comme [inaudible], trois, quatre ! Trois, quatre !»

Le deuxième lui tend au moins une grenade, l’autre a un fusil entre les mains. L’un des deux répond en s’esclaffant derrière son masque à gaz:

«Ha ha ! Trois quatre en plein milieu !»

[D’après les mouvements, on peut croire qu’ils font référence à trois ou quatre objets lancés dans la foule.]

La suite est couverte par le slogan «Paix, amour, et gratuité scolaire!» à ma gauche.

Vous pouvez visionner l’extrait vidéo et faire votre propre idée:

De nombreux médias continuent de parler de «balles de caoutchouc» lancées par la Sûreté du Québec à Victoriaville vendredi dernier et plusieurs personnes soutiennent que les blessures graves subies par les manifestants ont été causées par les tirs d’objets de d’autres manifestants.

Hors, des témoignages récents (Lux Editeur, Joé Hamel), confirment qu’au moins une des blessures les plus graves a été causée par une balle provenant d’un policier. Et ces balles sont maintenant clairement identifiées.

Voici la photo de l’une d’elles, retrouvée sur place:
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Photo Moïse Marcoux-Chabot

Il ne s’agit pas d’une balle de caoutchouc, mais d’une balle de plastique dur, aussi appelée «munition-bâton» ou «plastic baton round». Le directeur des communications de la SQ Jean Finet a confirmé l’utilisation de balles de plastique et non de caoutchouc: «Des irritants chimiques et des balles de plastique ont été utilisés dans un continuum de force». Il s’agit, au même titre que les balles de caoutchouc ou les «bean bags», d’une arme à énergie cinétique visant à neutraliser une personne présentant un risque grave pour sa vie ou la vie des autres. Aux États-Unis, ces armes ont surtout été utilisées dans les dernières années pour incapaciter des personnes sur le point de se suicider.

Ce type de munitions est parfois désigné comme étant «à létalité réduite» ou «Less Lethal Systems», c’est-à-dire présentant un risque de mortalité plus faible, ce qui est loin de signifier «inoffensives». En situation d’émeute ou de contrôle de foule, elles sont plus rarement utilisées vus les risques de dégâts collatéraux. Elle sont censées être tirées sur des individus isolés et armés ou des «leaders» ciblés qui incitent les autres à commettre des actes dangereux.

Elles doivent être utilisées par des personnes spécialement entrainées à leur maniement et ne jamais être tirées à hauteur du visage. Dans le cas des balles de plastique, leur usage recommandé en entraînement est de tirer vers le sol devant les personnes visées pour que le projectile rebondisse et les atteigne aux jambes. Une étude de l’Institut National de Justice américain indiquait d’ailleurs en 2004 que lorsque ces projectiles d’impact touchent directement la tête ou le cou, les risques de lacérations, perforations ou fractures augmentent considérablement. De même, cinq des six décès recensés dans le rapport ont été causés par des tirs au haut du corps, dans la zone de la poitrine. Voir Impact Munitions, Date Base of Use and Effects (p.19).

Les diverses armes à feu projetant ce type de munitions perdent de la précision lorsqu’elles sont utilisées à des distances supérieures à 10 mètres, qui est pourtant souvent en-dessous de la distance minimum conseillée par les manufacturiers. Les blessures les plus graves sont généralement le résultat de tirs à courtes distances. Un tir rapproché est donc précis mais trop brutal, alors qu’un tir éloigné à la juste force est imprécis et risque de toucher des zones du corps plus fragiles.

Une étude du Groupe d’Étude des Systèmes à Létalité Réduite de l’Université de Liège reprend certaines des données du rapport mentionné et donne plusieurs recommandations en vue de l’adoption d’armes de ce type par les policiers belges, avec à l’appui de nombreuses études médicales d’impact corporel basées sur l’analyse de tirs sur des cadavres humains. Voir Les armes de neutralisation momentanée utilisant l’énergie cinétique (État de la question et recommandations quant à une utilisation éventuelle dans les interventions de contre-violence – Novembre 2009).

Les balles de Victoriaville sont distinctes de celles que le Service de Police de la Ville de Montréal a utilisées lors du Salon du Plan Nord deux semaines plus tôt:
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Photo David Widgington

Ces balles étaient de type «éponge» ou «sponge bullet», d’un diamètre de 40mm. Tel que rapporté par le McGill Daily le 2 mai dernier, elles s’apparentent au modèle américain M1006.

Les balles de plastique vertes de Victoriaville sont plutôt du type AR-1 Standard Energy, fabriquées par le manufacturier ontarien Police Ordnance Company et tirées avec un fusil ARWEN (Anti-Riot Weapon ENfield), qui peut contenir cinq projectiles de calibre 37mm, incluant aussi bien des balles de plastique que des grenades lacrymogènes ou contenant du gaz irritant CS, et les tirer en moins de 4 secondes. D’ailleurs, il n’est pas à exclure que les balles ayant blessé gravement trois manifestants aient été tirées par erreur à la place d’une grenade lacrymogène par un policier mal entraîné ou incapable de gérer la situation.

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Le ARWEN-37 MKIII

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Photo Edouard-Plante Fréchette, La Presse

Le fusil ARWEN-37 a aussi été utilisé pour tirer des balles de plastique au G20 de Toronto en juin 2010 comme l’avait annoncé CBC et comme l’a confirmé la police, notamment devant le centre de détention temporaire. Des poursuites sont en cours.

Un fusil semblable a aussi été utilisé lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001, comme en témoignait l’anthropologue anarchiste américain David Graeber, qui avait lui-même reçu un balle verte de plastique à cette occasion. Eric Laferrière, un manifestant qui avait été blessé gravement au cou par une de ces balles au Sommet a vu sa poursuite contre la Ville de Québec rejetée en Cour supérieure neuf ans plus tard.

Précisons que les fusils de type ARWEN ont été conçus à l’origine pour le gouvernement britannique dans le conflit l’opposant à l’Irlande du Nord, pour remplacer le L67A1 38mm Riot Gun qui tirait des balles de caoutchouc. Entre 1970 et 1975, plus de 55 000 balles de caoutchouc y avaient été tirées, causant la mort de 17 personnes, dont 8 mineurs. Les balles de caoutchouc ont aussi fait plusieurs victimes dans le conflit Israélo-Palestinien et posent de réels dangers pour la vie. Il n’est donc pas surprenant que David Cameron ait attendu au quatrième jour des graves émeutes de Londres du mois d’août 2011 avant d’autoriser l’usage de balles de caoutchouc ou de plastique sur les émeutiers.

D’ailleurs, le fusil ARWEN n’a finalement pas été adopté dans les années 1970 par le gouvernement britannique, jugé trop intimidant. Il n’a été manufacturé qu’à partir de 1983 et a été acheté d’abord par la police du Kentucky, aux États-Unis. Il est maintenant produit exclusivement par la compagnie ontarienne Police Ordnance depuis 2001. Brian Kirkey, PDG de Police Ordnance, a d’ailleurs déjà souligné le danger posé par le fusil ARWEN: «It’ll break bones if it hits. You don’t want to hit them in the head. You don’t want to hit them in the neck. That’s where you have a potential fatality.»

Mais revenons une fois de plus aux balles précises utilisées à Victoriaville:
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Image Moïse Marcoux-Chabot, à 19min58

Je soulignais plus haut qu’il s’agit du projectile AR-1 Standard Energy, comme on peut le constater en comparant l’image avec les différentes munitions proposées par Police Ordnance. Cette balle a les caractéristiques suivantes:

– Poids de 145 grammes dans sa cartouche, 85 grammes seule
– Longueur de 110 mm, diamètre de 37mm
– Faite de plastique composite moulé par injection
– Portée de 100m
– Vitesse de 74 mètres/seconde à la sortie (266 km/h)
– Énergie kinétique de 219J à la sortie

Par comparaison, la masse d’une balle de baseball est d’environ 145 grammes et le record de lancer rapide par un joueur professionnel est de 47 mètres/seconde.

À côté du modèle AR-1 standard, Police Ordnance propose aussi deux types de balles un peu moins rapides, soit le Medium Energy (60 m/s) et le Reduced Energy (50m/s) ainsi qu’un modèle plus récent, le AR-1-AIR, qui tire aussi à 74m/s mais est manufacturé avec une tête coussinée réduisant la force de l’impact: «This Baton reduces the risk of deep trauma by cushioning the kinetic energy on impact.»

Qu’est-ce qui justifiait l’usage du projectile le plus dangereux des quatre disponibles ? Est-ce seulement parce que ces balles coûtent environ 30$ la pièce, sont vendues en caisses de 96 unités et qu’il fallait «vider les stocks» ? Y a-t-il un lien avec les achats massifs de fusils ARWEN-37 effectués en 2010 à l’approche des Jeux Olympiques de Vancouver et du G20 de Toronto ? L’usage de balles de plastique de cette force était-il nécessaire et a-t-il été effectué par des policiers bien entraînés ?

Les agents de la Sûreté du Québec ont-ils commis des erreurs à répétition en tirant à plusieurs reprises des balles de plastique dans une foule en partie agressive, en partie calme, à hauteur de tête ? Était-ce le résultat d’erreurs de communication, de mauvais jugement individuel, d’ordres précipités ou d’une volonté réelle de blesser ? Les manifestants visés représentaient-ils une menace immédiate assez élevée pour courir le risque, comme c’est arrivé, de blesser d’autres manifestants ? Les trois cas de blessures à la tête seront-ils suffisants pour que la Sûreté du Québec admette qu’il y a eu faute et qu’elle doit revoir ses pratiques, avant de sombrer davantage dans la militarisation de l’intervention policière ?

C’est à réfléchir. Mais pour y réfléchir collectivement de façon constructive, il faut non seulement une enquête indépendante, mais il serait aussi nécessaire que les journalistes utilisent les bons termes, prennent quelques heures pour fouiller ces références, interrogent les policiers en service ce soir-là, comparent les blessures traitées par les médecins avec des cas précédents de blessures semblables, etc. Bref, qu’ils fassent leur travail au lieu de créer du scandale. S’ils ont été capables de trouver la boule de billard #9 au congrès du PLQ, ils devraient savoir utiliser Google et poser des questions pertinentes aux bonnes personnes.

Note de l’auteur

Je ne peux pas certifier moi-même que ce sont les balles de plastique qui ont touché les personnes blessées, n’ayant pas été témoin oculaire. Je peux certifier que les balles vertes ont été trouvées sur place et il y a plusieurs témoignages (voir 5e paragraphe et commentaires) qui concordent pour dire que c’était une balle qui a frappé au moins deux des manifestants gravement blessés. Notons que sur le moment, le terme «balle de caoutchouc» a été immédiatement utilisé par tout le monde, en l’absence d’une compréhension plus précise de ce que c’était.

Modifications du 8 mai:

– Ajout, 9h38: Le directeur des communications de la SQ Jean Finet a confirmé l’utilisation de balles de plastique et non de caoutchouc:«Des irritants chimiques et des balles de plastique ont été utilisés dans un continuum de force»
– Modification, 12h40: J’ai précisé en ouverture que le «3-4» fait probablement référence à trois ou quatre projectiles ou grenades lancés dans la foule»
– Ajout d’une note de l’auteur, 12h41: Je ne peux pas certifier moi-même que ce sont les balles de plastique qui ont touché les personnes blessées, n’ayant pas été témoin oculaire. Je peux certifier que les balles vertes ont été trouvées sur place et il y a plusieurs témoignages (voir 5e paragraphe et commentaires) qui concordent pour dire que c’était une balle qui a frappé au moins deux des manifestants gravement blessés. Notons que sur le moment, le terme «balle de caoutchouc» a été immédiatement utilisé par tout le monde, en l’absence d’une compréhension plus précise de ce que c’était.
– Modification, 12h45: Ajout de la précision sur l’usage en entraînement (tir vers le sol et rebondissement.
– Ajout, 13h14: Mise en ligne de l’extrait vidéo de la conversation entre les policiers. Voir dans le texte.

Suivi du 9 mai:

– J’ai été invité à commenter l’utilisation des balles de plastique à l’émission matinale de Paul Arcand. Robert Poëti, policier retraité de la SQ, défendait pour sa part le travail des policiers. On peut écouter l’extrait d’une quinzaine de minutes en ligne.
– Robert Poëti est intervenu à nouveau au Téléjournal de 18h (visionner l’extrait). Il y a affirmé que les balles ne pouvaient avoir atteint des personnes éloignées car elles auraient seulement une portée efficiente de 30m. Ce faisant, il a délibérément induit en erreur à la fois M. Patrice Roy, animateur, ainsi que les téléspectateurs. S’il connait effectivement son métier et les munitions utilisées, il ne peut pas prétendre objectivement comme il l’a fait que la portée d’efficacité des balles AR-1 (celles utilisées à Victoriaville) est de 30m. En effet, la portée opérationnelle maximale précisée par le manufacturier est de 100m, comme on peut le constater dans leurs spécifications techniques publiques. Lorsque l’on parle de portée opérationnelle, il ne s’agit pas de la portée maximale ou de la distance que la balle peut franchir, mais de la distance à laquelle le policier peut tirer en maintenant une précision suffisante. Il est clair qu’au-delà de cette distance, la «balle perdue» doit poursuivre sa route un certain temps, avec beaucoup moins de précision. M. Poëti, si vous désirez défendre de façon crédible le travail de vos anciens collègues, vous devriez au moins prendre la peine d’utiliser des données valides.

Ajout 10 mai

– 10h35: Je viens de publier un deuxième extrait vidéo pertinent:

Images d’une blessée par balle de plastique à Victoriaville:

Magalie Paquin a été blessée au bras par une balle de plastique AR-1 (bâton cinétique) alors qu’elle se trouvait à une bonne distance (environ 150 m) de l’hôtel Le Victorin. Il est pour l’instant impossible de déterminer avec précision la distance qui la séparait du policier qui a tiré, mais les images de ce vidéo ainsi que son témoignage prouvent qu’elle était loin de la ligne d’anti-émeute, que la foule qui l’entourait était calme et qu’elle a bien été touchée par une balle de plastique (elle la tient dans sa main). Heureusement, son bras est multicolore mais n’a pas été cassé par l’impact.

Témoignage:

«Lorsque les affrontements ont commencé, je me suis immédiatement éloignée pour ne pas me retrouver dans la cohue ni être incommodée par les gaz. Je suis mère de trois enfants et jamais je ne me mettrais en danger dans une manifestation.

J’étais dans un endroit tranquille à plusieurs mètres de la foule, et je textais avec mon téléphone portable lorsque que la balle a frappé mon bras gauche, à une hauteur d’environ 4 pieds du sol. L’impact fut si brutal que la manche de mon manteau s’est complètement déchirée sous le choc. Mon bras arborait un gros hématome. J’étais en panique et en état de choc ; je ne comprenais pas ce qui se passait et je cherchais ce qui m’avait frappée. Des gens sont intervenus et m’ont aidée à me calmer. Un homme, qui a été témoin de toute la scène, a retrouvé la balle par terre (un « bâton cinétique ») et a confirmé qu’il l’avait vue me frapper.»

Une autre personne présente sur les lieux témoigne:

«Lorsque j’ai vu que la SQ à commencé à utiliser des gaz, j’ai quitté la 116 pour aller me réfugier sur un terrain gazonné assez loin des barrières et des gaz. C’est alors que j’ai vu le manteau d’une dame déchirer subitement. Une grosse ecchymose était visible sur son avant-bras. Moi et plusieurs manifestants avons regardé par terre pour voir quel projectile avait atteint la dame. Une dizaine de secondes plus tard, une personne près de moi me donne une balle de plastique que j’ai ensuite remis à la dame.»