Moïse Marcoux-Chabot

Faire le point

Faire le point

C’est par l’étude de l’anthropologie visuelle que ma réflexion sur l’image s’est construite. On m’a questionné récemment à propos de cette réflexion et de l’influence qu’elle peut avoir sur mes réalisations présentes et futures. J’ai mis de l’ordre dans mes idées et j’ai fait le point sur quelques éléments qui me semblent importants.

Le spectateur est rarement conscient de tout le travail de manipulation qui a lieu sur les images avant qu’elles n’arrivent à lui. Et je ne parle pas que du travail de cadrage et de retouches de couleurs. Dans tout processus où des images fixes ou en mouvement sont saisies par un instrument de captation, il y a de multiples étapes d’interprétation, autant dans un documentaire ou un reportage que dans un vidéoclip ou un film de fiction.

Examinons le processus de tournage d’une scène de documentaire, du personnage filmé au spectateur. Conscient d’être filmé, le personnage devant la caméra interprète son existence et joue son propre rôle en fonction d’un regard extérieur. Il interagit avec l’équipe de tournage. Le caméraman qui le filme a eu ou aura des interactions avec lui, qui influencent son regard. Il cadre les scènes, dirige consciemment ou inconsciemment l’action, décide quand commencer et quand arrêter de tourner. Généralement, il connait déjà ce qu’il veut ramener comme séquences. Parfois les images filmées correspondront exactement à ce qu’il avait imaginé, parfois il sera surpris du début à la fin. Souvent, son travail ne donnera aucun résultat probant: personnage absent ou peu intéressant, environnement visuel ou sonore dérangeant, équipement défectueux, trop grandes ambitions.

Le monteur qui reçoit les rushes de tournage doit recréer du sens avec ces morceaux épars de son et d’images. Certaines scènes d’un grand intérêt seront rejetées parce qu’elles s’inscrivent mal dans la trame narrative. Certaines sont trop longues, d’autres trop courtes. Ou bien tout est bon, très bon même, mais la scène finale doit durer seulement quelques minutes. Une scène où le personnage principal s’est ouvert à la caméra et a révélé des informations très touchantes sera parfois supprimée parce qu’elle contient des éléments sensibles qui risquent de déplaire au producteur et aux bailleurs de fonds. Au final, le film monté représente une réalité, non LA réalité, encore moins la vérité avec un grand V. Ce qui importe dans l’univers du cinéma, c’est avant tout la vraisemblance.

À la fin de la chaîne se trouve le spectateur. Chaque spectateur est différent, par ses attentes, sa culture visuelle, ses connaissances. Et chaque contexte de visionnement est différent. Seul devant un écran d’ordinateur, en famille dans le salon, en groupe dans une cinémathèque, à une projection dans un festival… Aucun spectateur ne va interpréter exactement de la même façon les images qu’il voit. La narration ou la musique ajoutées par le réalisateur influencent la perception du film. L’ordre des scènes aussi. Et le bagage personnel du spectateur tout autant.

Le cinéma est un art d’exclusion, dit-on, car dans le processus de réalisation, on cache beaucoup plus que l’on ne montre. C’était d’ailleurs le thème donné par le professeur lors de mon premier cours d’anthropologie visuelle, « ce que l’on montre et ce que l’on cache », pour la réalisation d’un court-métrage.

J’ai choisi à ce moment de faire un film (Points de vue) qui fait réfléchir le spectateur sur sa réception du film. J’ai continué la même démarche dans mes films suivants et je n’ai pas l’intention d’arrêter. Tous les films n’ont pas à montrer leurs artifices, à offrir plusieurs points de vue au spectateur ou à déconstruire l’effet de réel de l’image. Mais je crois qu’il faut en faire certains dont c’est l’objectif principal. C’est essentiel pour stimuler notre esprit critique et faire de nous des spectateurs actifs. Car il faut être actif pour ne pas se laisser berner par tout ce qu’on nous montre.

Un cinéaste documentaire devrait toujours assumer sa subjectivité. Il est humain, il fait des choix, il est en relation aussi bien avec les sujets de son film qu’avec les spectateurs, il montre une certaine réalité, il est influencé par des facteurs économiques, il a un agenda politique. Les pires documentaires, pour moi, sont ceux qui sont contraints dans tous les sens par les producteurs, les bailleurs de fonds, les télédiffuseurs et les scénaristes mais qui présentent un sujet d’un seul point de vue, simplifié au maximum, sans ambiguïtés et avec un ton qui prétend montrer la vérité.

Il n’y a pas de réalité que je puisse montrer « telle quelle ». Pour voir la réalité, il faut sortir dehors et la regarder sans intermédiaire. Et même cette réalité bien tangible est ouverte aux ambiguïtés et aux réinterprétations.

En regardant un écran, la seule chose réelle qu’on peut voir, c’est un écran. Ce qui apparaît à l’écran est une représentation. On l’oublie souvent. C’est pour cette raison que je débute mes films en faisant apparaître «Ceci n’est pas un film», en référence au tableau La Trahison des images de Magritte. L’objectif est de provoquer dès le départ le spectateur afin qu’il se questionne sur la nature des images qui lui sont présentées, qu’il ne demeure pas passif (en savoir plus). À la différence de Magritte, dont la pipe était en fait l’image d’une pipe, mes films sont bien des films, des images de la réalité. Mais ce sont des films réalisés par un auteur, qui contrôle une bonne partie du processus.

Le statut d’auteur doit être assumé. Il ne sert à rien d’essayer de se dissimuler ou de nier son contrôle du film. Si on veut voir des vidéos sans auteur, on peut se brancher sur des caméras de surveillance. Quoique… Même ces caméras ont été placées quelque part en particulier, avec un angle spécifique, par quelqu’un ayant un but précis. Réaliser un film sur et avec des êtres humains est un exercice délicat: moralement, politiquement et épistémologiquement, tout comme l’est la description d’une culture par l’anthropologue. L’autorité du cinéaste comme de l’anthropologue repose sur une démarche interprétative, sur des techniques stylistiques et sur la transformation d’un échange dialogique en un discours monologique. Il faut renverser les modes classiques d’autorité de l’image, qui ne proposent qu’un angle et qu’une interprétation, qui dissimulent les intentions et les manipulations et qui évitent toute complexité.

Je crois que je peux jouer un rôle dans ce renversement en influençant, par mes réalisations, le regard que le spectateur porte sur d’autres images que les miennes. Suis-je un éducateur, un révélateur ? Je ne sais pas. Si je peux contribuer, comme beaucoup d’autres le font déjà, à nourrir l’esprit critique de mes contemporains, je serai satisfait.

Quant à la limite entre cinéaste et anthropologue visuel, elle m’apparaît peu importante. Mes collègues en anthropologie me reconnaissent par mon travail sur les images. Et les cinéastes que je rencontre sont intéressés par mon approche anthropologique. La position à mi-chemin entre ces deux rôles me convient tout à fait, comme elle convenait très bien à Jean Rouch.

2 commentairesLaisser un commentaire

  • Texte très intéressant, je suis tout à fait d’accord avec le propos.

    J’aime particulièrement les passages suivants:

    – Il n’y a pas de réalité que je puisse montrer “telle quelle”.

    – Un cinéaste documentaire devrait toujours assumer sa subjectivité. Il est humain, il fait des choix.

    – En regardant un écran, la seule chose réelle qu’on peut voir, c’est un écran.

    (Diantre que j’aurais aimé l’écrire celle là!!!)

  • Excellente réflexion! J’ai bien hâte de visualiser les images que tu décideras de nous montrer à ton retour du Pérou! Et peut-être même voir des images que tu voudrais cacher et ne pas montrer au grand jour. Comment vis tu ta subjectivité dans ton travail de création au Pérou? Dois-tu rencontrer des gens de l’organisation pour comprendre leurs désirs de représentation de leur organisme sur le web? Comment conçois-tu la représentation d’un entité via Internet? Cela diffère-t-il du vidéo ou de la photo?
    Bon travail!