Moïse Marcoux-Chabot

Du rêve à la rue, de la rue à Nous Autres

Ça fait un bail que j’ai donné de mes nouvelles, par ce canal en tous cas. À la mi-novembre 2011, j’avais besoin d’appuis pour soutenir mon projet documentaire L’ordre et les idées, aux RIDM de Montréal. J’y avais reçu un fantastique support, qui m’a fait chaud au coeur. Malheureusement, je n’y ai pas remporté de prix. Ceux qui me suivent par d’autres moyens le savent depuis longtemps. Je l’admets, j’ai délaissé mon site ainsi que ma liste de diffusion depuis une dizaine de mois. Tout est passé sur Facebook. Tentation et facilité de la grosse machine tentaculaire. N’empêche, écrire des lettres, même sur une liste de diffusion électronique ou un site web, ça a encore son charme. C’est même un peu intimidant. Ça a quelque chose de plus engageant que la mise à jour d’un statut sur un réseau social.

Donc, au lendemain du concours, je rentrais chez moi et j’écrivais ceci:

Ce matin: café, fauteuil, livre. Je retrouve Pierre Falardeau, lui qui a essuyé beaucoup de refus mais n’a jamais abandonné le combat. C’est Un très mauvais ami, recueil de ses lettres envoyées pendant quarante ans à un ami hollandais, Léon Spierenburg. Signet à la page 176. Premières phrases qui me sautent au visage:

«Pas de Cannes. Encore une fois, c’était un rêve. Il semble que je sois le spécialiste pour ça. Rêver. Rêver. Et soudain tu tombes en plein face. Très souvent dans la marde. Mais ça va. Rêver ne coûte rien. C’est absolument gratuit. Ça ne fait de mal à personne, sauf au rêveur.

Je rêve sans cesse. Je rêve que je réalise le meilleur film de l’histoire du cinéma. Même lorsque je réalise un film de cinq minutes. Peut-être que ça aide à le réaliser. À d’autres moments, lorsque je regarde tous les chefs-d’œuvre, je pense que je ne suis pas très bon. Je fais seulement ce que je peux, le mieux que je peux. Je ne sais pas, mais peut-être que l’essentiel est d’être satisfait de ton propre travail.»

Donc j’ai continué à faire ce que je peux, le mieux que je peux, et à en être satisfait. Et tout à coup, tout s’est mis à débouler.

À la fin décembre, le Conseil des Arts et des Lettres du Québec a décidé de m’accorder une bourse de soutien à la relève documentaire, à mon premier dépôt. J’ai sauté au plafond, passant du gars qui compte ses cennes au gars qui compte ses vingt-cinq cennes. Ça m’a donné un sacré coup de pouce pour avancer L’ordre et les idées. En janvier, j’ai commencé à louer un espace de travail dans un gros loft industriel du quartier Hochelaga, avec une belle gang de documentaristes, cinéastes, vidéastes, journalistes indépendants et compagnie. J’ai même fait immatriculer mon entreprise de production, Ceci n’est pas un film. Trois bons coups. Je me suis dit alors que 2012 serait une année marquante.

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Vue sur mon atelier. Photo Mario Jean (MADOC).

Comme si un documentaire sur l’expérience des personnes arrêtées au G20 de Toronto ne me suffisait pas, j’ai alors pensé pendant un moment à faire une mini-série documentaire sur les cas historiques au Québec où la police a agi politiquement contre la population. J’aurais appelé ça Police politique. Mais j’ai laissé tomber, me disant que c’était un concept qui aurait de la difficulté à passer chez le public québécois. On était en janvier à ce moment: la grève étudiante n’était pas encore commencée et notre plus gros exemple d’abus policiers datait d’octobre 1970. En un mois, tout a changé.

Je ne suis plus étudiant depuis plusieurs années déjà. Mais j’ai passé les huit derniers mois à faire la grève, à manifester, à m’indigner, à taper de la casserole, à discuter politique, à me sauver des gaz lacrymogènes, à écrire, à filmer… À être à la fois infiniment atterré de voir les dérives du pouvoir en place et incroyablement stimulé de prendre part à ce grand mouvement social, si créatif, cohérent et magnifiquement révolté. J’ai écrit pas mal de textes, partagé énormément d’informations, rencontré de nouvelles personnes, participé à la création de documents vidéos et pris part à des collectifs divers. Je vous renverrai bientôt des liens vers tout ça, dès que je trouve un autre moment libre.

Au passage, des textes et créations de mon cru ont été publiés dans deux ouvrages collectifs, soit Pour un printemps et Je me souviendrai. Si la «printemps québécois» vous a le moindrement intéressé, je vous suggère fortement de vous les procurer. Ce sont des documents d’archives essentiels. Mon frère Gabriel y publie aussi des textes, lui qui a trouvé le temps de personnifier le très viril et sympathique héros Banane Rebelle, en plus d’éditer ce printemps un recueil de poésie écrit sous sa supervision par les élèves de secondaire 5 de Bellechasse.

J’ai l’impression de survoler avec une vitesse folle des mois d’une intensité sans pareil. C’est pour arriver à ce qui m’anime en ce moment. Au cours de la crise, de nombreuses voies se sont élevées, certaines pour cracher leur mépris, mais d’autres, nombreuses et rassurantes, pour exprimer en mots clairs des désirs confus de société meilleure. Plusieurs de ces voies se sont entendues, reconnues et rassemblées. J’ai été invité à y joindre la mienne. Je me suis donc retrouvé, dès la fin mai, à faire partie d’un groupe d’intellectuels et d’artistes ayant comme ambition la fondation d’un nouveau magazine social et culturel québécois, sur le web, s’inspirant de géants tels que Parti Pris et Le Monde diplomatique.

Au fil des rencontres et des réunions, ce projet a reçu un nom: Nous Autres. Ce «journal de combat et de réflexion, né du printemps québécois pour résister à l’hiver politique», c’est ma nouvelle passion. Une équipe fondatrice formidable, un projet ambitieux, un titre anthropologiquement délicieux, des auteurs et des lecteurs assoifés de sens, attentifs et critiques. Nous avons lancé officiellement le projet et la première version du site jeudi soir dernier, à Montréal.

J’y ai d’abord publié un texte format poids-lourd, qui retrace en détails l’histoire de l’adoption et de l’application de l’article 500.1 du Code de la sécurité routière. Ça vous semble ennuyant ? Pourtant, c’est une épopée tout à fait passionnante, passant des blocages de routes par des camionneurs en 1999 jusqu’à l’adoption du projet de loi 78 en mai dernier. L’article 500.1 est le bout de loi qui a servi à justifier les arrestations par centaines de manifestants pacifiques à Montréal, Québec, Sherbrooke et Gatineau. C’est en quelque sorte l’ancêtre de la loi 12. À vous de découvrir la suite, ainsi que les nombreux autres textes, vidéos et images de mes collègues de Nous Autres.

De la route à la rue: histoire politique d’un instrument de répression policière

Quand j’y pense… j’étais fou de journalisme au cégep, lors de la grève étudiante de 2005. Rebuté par l’état de la presse au Québec, j’ai choisi d’aller étudier en anthropologie pour y acquérir des outils de compréhension plutôt que des cadres de communication. En 2009, j’ai quitté l’anthropologie pour le monde du cinéma documentaire, fatigué de l’institution universitaire. Le documentaire m’a mené sur de nombreuses routes et m’a fait croiser le chemin de la répression policière et de la criminalisation de la dissidence. Et c’est à travers une nouvelle grève étudiante que j’additionne tout cela, m’appropriant du même coup une forme de journalisme qui me convient, à l’écart des grands boulevards pavés de contraintes qu’empruntent les médias dominants. Je m’approprie de plus en plus le titre de «documentariste». Et je rêve, je rêve sans cesse, espérant ne pas tomber en pleine face.

Allez, j’ai assez écrit. À vous de lire.