L’histoire méconnue du 13 février 1969

Un attentat terroriste à la Tour de la Bourse de Montréal en plein jour, vingt-sept blessés et des médias qui s’emballent, une chasse ouverte aux «anarchistes» poseurs de bombes, des hommes politiques qui condamnent le terrorisme d’un souffle et le capitalisme de l’autre, un felquiste qui plaide coupable à cent-vingt-neuf chefs d’accusation, une condamnation à cent-vingt-quatre peines à perpétuité, une libération sous conditions onze ans plus tard… Histoire méconnue vous dites?

Dans l’imaginaire populaire québécois, du moins dans celui des générations n’ayant pas vécu les soulèvements de la fin des années 1960 ni la Crise d’octobre, on associe habituellement le Front de Libération du Québec aux kidnappings de Pierre Laporte et James Richard Cross, ainsi qu’à des bombes artisanales déposées dans des boîtes aux lettres. Le reste de leur action est plutôt vague. S’inscrivant dans un mouvement révolutionnaire international, des militants du FLQ ont pourtant fait nombre de coups d’éclats avant de passer aux kidnappings politiques. Curieusement, alors qu’en 2012 des étudiants et regroupements affinitaires anarchistes ont été taxés de «terroristes», les autorités de l’époque s’enflammaient dans les médias contre les «anarchistes» poseurs de bombes.

Le 13 février marque l’histoire du Québec comme étant la date de déclenchement de sa plus longue grève étudiante. Il s’agit aussi d’une date lors de laquelle, en 1969, le plus grave attentat terroriste en sol québécois a été commis. Ce jour-là, une bombe posée par la cellule Geoffroy du F.L.Q. a fait 27 blessés lors de son explosion à la Tour de la Bourse de Montréal.

Par curiosité historique, j’aurais bien aimé documenter ces événements et leur traitement médiatique. Mais j’ai été devancé par Louis Fournier, un journaliste qui a rédigé le document le plus complet à ma connaissance sur ce mouvement clandestin, dès 1982 (F.L.Q. Histoire d’un mouvement clandestin). Ce livre a été numérisé et est disponible sur les Classiques des sciences sociales. J’en recopie ici les extraits de deux chapitres, qui concernent la cellule Geoffroy ainsi que les événements du 13 février.

J’ai de mon côté numérisé quelques pages des journaux de l’époque, afin de mieux saisir comment cet attentat a été traité médiatiquement en 1969. Avec un peu de temps à y consacrer, il y aurait probablement une très intéressante analyse comparative de discours entre les deux époques à réaliser…

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Couverture du Journal de Montréal, 14 février 1969.

Le texte qui suit est intégralement tiré du livre de Louis Fournier.

Le réseau Geoffroy

Le «réseau Geoffroy» – ainsi que nous l’appellerons – est né à la suite d’une des manifestations les plus violentes dans l’histoire du mouvement ouvrier. Le 27 février 1968, plusieurs milliers de manifestants participent à une marche de solidarité avec les travailleurs de Seven-Up en grève depuis le 15 juin 1967. La marche est appuyée par un front commun sans précédent qui réunit le mouvement syndical en entier et des organisations politiques comme le R.I.N., le N.P.D. et le M.S.A. de René Lévesque. Par suite d’un déploiement policier massif aux abords de l’usine d’embouteillage de Ville Mont-Royal, la manifestation tourne à l’affrontement et, se solde par des dizaines de blessés. Les cocktails Molotov pleuvent et l’usine échappe de justesse à l’incendie. Cinq jours auparavant, le président de la F.T.Q., Louis Laberge, s’était exclamé : «On n’a pas encore fait sauter l’usine mais c’est peut-être tout ce qui nous reste à faire car nous avons tout essayé.» Le directeur du Syndicat des Métallos, Jean Gérin-Lajoie, avait renchéri : «L’État devra endosser la responsabilité des troubles sociaux qui pourraient se produire.»

Parmi les manifestants dont plusieurs brandissent des drapeaux rouges et scandent «Révolution! Révolution!», on compte Pierre-Paul Geoffroy et ses camarades de l’aile gauche du R.I.N. Geoffroy est arrêté et brutalisé par la police. On retirera les accusations d’assaut portées contre lui. La première bombe du réseau Geoffroy sera déposée à l’usine Seven-Up en mai 1968.

Le réseau sera composé de deux cellules principales:

• L’une est formée autour de Geoffroy, 23 ans, étudiant au collège Sainte-Marie, et comprend aussi Pierre Charette, 24 ans, employé de Radio-Canada [172] et rédacteur au journal L’indépendance du R.I.N.; Alain Allard, 23 ans, technicien en électronique chez Canadian Marconi, et Pierre-Léo Lacourse (alias Maltais), un jeune travailleur de 21 ans originaire de la réserve micmac de Maria en Gaspésie et surnommé «l’Indien». Lacourse est en contact avec son «père adoptif», un écrivain-éditeur-imprimeur qui s’est donné le nom de Piel Petjo Maltest, dit l’Indien également (de son vrai nom Pierre-Doris Maltais).

• L’autre cellule est composée de deux étudiants de 20 ans du collège Sainte-Marie, Normand Roy et Michel Lambert, de Jean-Marie Roy (frère de Normand), 21 ans, étudiant à l’École des Hautes études commerciales, et de Jean-Raymond Langlois, 20 ans, employé d’Hydro-Québec. C’est le «groupe de la Rive Sud» où ils demeurent tous.

La liaison entre les deux cellules sera assurée par Pierre-Paul Geoffroy et Normand Roy, et il y aura au moins une autre cellule de soutien à l’Université de Montréal. La plupart des militants se sont connus au R.I.N., notamment aux Jeunesses du parti. Ils seront très marqués par la lecture de Nègres blancs d’Amérique et s’inscrivent dans la filiation du groupe Vallières-Gagnon, axé sur le soutien aux luttes ouvrières. Le réseau adoptera d’ailleurs comme premier nom celui de Front de libération des travailleurs du Québec.

La figure la mieux connue du groupe demeure Pierre-Paul Geoffroy. Il a d’abord été en contact avec le réseau du F.L.Q. qui publie La Victoire depuis l’automne 1967, mais il avait déjà reçu des exemplaires de La Cognée. Militant du R.I.N. depuis 1964 à Berthier (où il est né le 25 juillet 1944), il a été secrétaire de l’exécutif local du parti. Étudiant à l’École des Arts graphiques à Montréal, il y a obtenu sa carte de compétence comme artisan-imprimeur puis a poursuivi ses études au collège Sainte-Marie où il est inscrit en science politique. […]

L’escalade

Le 13 février, le réseau Geoffroy décide de «frapper un grand coup au cœur du système capitaliste»: une superbombe éclate à la Bourse de Montréal, en pleine séance de transactions, peu avant 15 heures. L’explosion fait une vingtaine de blessés dont trois assez grièvement. Les dégâts matériels sont évalués à près de 1 million de dollars. La direction de la Bourse n’avait pas fait évacuer les lieux malgré un appel d’avertissement. C’est un miracle qu’il n’y ait pas eu de pertes de vie.

Cet attentat dévastateur provoque une réaction de stupeur dans l’opinion publique. Les autorités sont indignées. Le Premier ministre du Québec, Jean-Jacques Bertrand, déclare solennellement : «Nous ne relâcherons pas nos efforts tant que le dernier des anarchistes en liberté n’aura pas été capturé.» Montréal vit dans une sorte d’état de siège; dans les jours qui suivent, la police installe des barrages routiers pour fouiller les automobiles et interpelle les citoyens qui semblent porter des colis suspects.

Dans un communiqué qui ne sera publié que par le Journal de Montréal, le F.L.Q. explique pourquoi il a frappé «au centre du système d’exploitation des Québécois.» Le message conclut: «Le F.L.Q. est conscient du fait que la révolution n’est pas l’affaire d’un groupe mais de tous les Québécois. C’est par l’union de toutes les forces progressistes que le peuple québécois va se libérer, se décoloniser et construire une société nouvelle et un « homme nouveau », selon les termes de Che Guevara.»

De son côté, le président du Parti québécois, René Lévesque, émet une longue déclaration, au nom de l’exécutif national du P.Q., pour stigmatiser le dernier coup d’éclat du F.L.Q. «Il s’agit d’un geste objectivement barbare, dit M. Lévesque. De saboteurs qu’ils étaient, ils sont maintenant prêts, avec une lâcheté anonyme, à assumer le rôle de meurtriers.» Le chef du P.Q. condamne avec force «ceux qui veulent transformer le Québec en laboratoire de la révolution mondiale» et qui, répondant au mot d’ordre de Guevara, «veulent fabriquer au Québec un néo-Vietnam ou une néo-Bolivie». Et «s’ils croient qu’un ordre nouveau sortira des débris de la Bourse ou d’ordinateurs mis en pièce, ils se trompent. Ils s’imaginent peut-être que leur terrorisme est la seule façon de faire bouger la société mais les seuls mouvements qu’ils préparent sont ceux du retour en arrière et de la répression.»

Ayant dit cela, René Lévesque ajoute cependant: «Ce qui n’est pas moins grave, c’est qu’il faille des bombes et de la violence pour émouvoir vraiment nos dirigeants actuels et les faire passer à l’action. Car le terrorisme, qu’il faut mettre au plus vite hors d’état de nuire, est le symptôme vivant d’une maladie, il n’en est pas la cause. Il se pourrait bien – l’histoire des dernières années est là pour nous y faire penser – que nous soyons menacés de terrorisme tant que nous n’aurons pas guéri les causes profondes, qui sont avant tout des plaies sociales béantes et négligées et les frustrations qui en résultent.» Tout en mettant les jeunes en garde contre la tentation de la violence, le leader du P.Q. conclut qu’il faut donner une alternative démocratique à «la jeunesse dont l’impatience et la faculté d’indignation se heurte trop souvent à l’immobilisme des gens et des groupes qui tolèrent le désordre établi.»

Dans le même sens, le directeur du Devoir, Claude Ryan, conclut ainsi son éditorial: «L’explosion de la Bourse suscite, à juste titre, un sentiment général d’horreur et de réprobation. On ne doit pas oublier, toutefois, que cet acte s’attaquait à une institution qui symbolise, aux yeux de milliers de citoyens épris de justice, certaines inégalités graves de notre type de société. Il faut, contre de tels actes, viser à défendre dans l’immédiat la cité menacée. Il faut aussi se rappeler que, derrière l’opulence d’un lieu comme la Bourse, il se cache dans la cité de graves injustices et que de celles-ci procède, en bonne partie, la violence qu’on condamne aujourd’hui.»

Beaucoup plus radicale est la réaction du nouveau président du Conseil central des syndicats nationaux de Montréal (C.S.N.), Michel Chartrand, 52 ans, vieux routier de la gauche et ancien leader du parti socialiste. «Les terroristes n’ont pas engendré la violence, lance-t-il, c’est elle qui les a engendrés. Il y en a parmi eux qui ne font que se défendre contre la violence qu’on leur impose depuis des générations. Cette violence, c’est celle du système capitaliste qui oblige les travailleurs à vivre dans la pauvreté, qui les accule à l’insécurité et au chômage.» M. Chartrand ajoute: «Ce qu’il faut, c’est faire la révolution. C’est détruire le système capitaliste et réorganiser l’économie en fonction des besoins du peuple. La C.S.N. à Montréal va aider tous les contestataires, protestataires et révolutionnaires qui ont les mêmes objectifs que nous.»

Peu après l’attentat à la Bourse, le gouvernement du Québec porte à 40 000$ la prime qu’il est disposé à verser pour la capture des militants du F.L.Q. Avec le montant offert par la Ville de Montréal (10 000$), la direction de la Bourse (10 000 $) et la F.C.A.I. (1 000$), la prime globale atteint 61 000 $, soit un peu plus que la somme offerte lors de la première vague de violence politique en 1963.

La riposte du F.L.Q. vient quelques jours plus tard, le 22 février, alors qu’une bombe de forte intensité explose au siège du parti libéral, le Club de Réforme (où un engin avait été désamorcé à l’automne). Trois jours plus tard, c’est la librairie de l’Imprimeur de la reine – l’Éditeur officiel du gouvernement du Canada – qui est la cible d’un attentat dans l’ouest de Montréal.

L’arrestation de Pierre-Paul Geoffroy

En dépit de la prime à la délation, du recours accru aux indicateurs et d’une longue enquête policière, c’est par hasard que la police réussira à arrêter l’un des leaders du réseau-bombes du F.L.Q. à la suite de la dénonciation d’une voisine méfiante à l’égard des barbus!

Dans la soirée du 4 mars 1969, lors d’une perquisition de routine dans un logement du 3775 rue Saint-Dominique non loin du centre de la ville, deux policiers de Montréal appréhendent un jeune homme de 24 ans, Pierre-Paul Geoffroy, étudiant au collège Sainte-Marie. En fouillant les lieux, les limiers ont découvert environ 200 bâtons de dynamite, une centaine de détonateurs et deux bombes – qui ne sont pas amorcées.

Craignant qu’un des engins ne soit piégé (ce qui n’était pas le cas), la police fait évacuer l’immeuble et tout le voisinage. Ce branlebas nuit évidemment à la discrétion de l’action policière et oblige le directeur de la police de Montréal, Jean-Paul Gilbert, à convoquer une conférence de presse à 7 heures 30 le lendemain matin. Le chef Gilbert révèle que l’on vient d’arrêter «un individu extrêmement dangereux», un «dynamitard», et tient à préciser qu’il s’agit d’«un ancien militant du R.I.N.». En plus d’un stock d’explosifs, il possédait chez lui «une abondante littérature communiste provenant de Russie, de Chine, de Cuba et de larges affiches de Karl Marx, Lénine et Che Guevara…»

Pierre-Paul Geoffroy comparaît peu après devant le commissaire aux incendies où il est forcé de témoigner avant même d’être accusé, en vertu de la loi des enquêtes sur les incendies et explosions. Interrogé par le procureur de la police de Montréal, Me Michel Côté, il reconnaît sa participation à la fabrication et au dépôt d’une quinzaine de bombes mais refuse mordicus d’identifier ses camarades. Il est donc traduit en cour sous 129 chefs d’accusation reliés à trente et un (31) attentats à la bombe.

À la stupéfaction générale, Geoffroy plaide coupable, assumant ainsi l’entière responsabilité des actions du réseau du F.L.Q. auquel il appartient. Le ler avril, il est condamné par le juge André Fabien, pour son «idéologie anarchiste, destructive et machiavélique», à la plus lourde sentence d’emprisonnement jamais infligée dans les annales judiciaires du Commonwealth britannique: 124 peines d’emprisonnement à perpétuité. Il emporte toutefois dans sa cellule les secrets du réseau felquiste dont il n’était que l’un des membres.

Après 12 années d’incarcération, Geoffroy sera libéré sous condition le 15 février 1981.

Louis Fournier, 1982, F.L.Q. Histoire d’un mouvement clandestin, Québec-Amérique, 509 pages. Extraits tirés des pages 168 à 170 et des pages 201 à 204.

Coupures de presse numérisées à la BAnQ

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