Voir est un verbe…

26 juillet 2007

« De plus en plus de gens comprennent que l’image techniquement produite est une construction – l’acte interprétatif de quelqu’un qui possède une culture et une idéologie, provient d’un milieu socioéconomique particulier, est associé à un genre et a souvent un point de vue conscient, tout cela contribuant à faire de l’image le véhicule d’un certain type de savoir, d’une façon particulière. Les fabricants d’image exposent leur point de vue sur leur monde, qu’il en aient l’intention ou non. Peu importe combien de personnes ressentent le besoin pour un témoin objectif de la réalité, ce ne sont pas les technologies productrices d’images qui le fourniront. »
- Jay Ruby, Picturing Culture, 2000,p.140, traduction personnelle -

Comme l’a écrit Charlène en réponse à l’article précédent, « voir est un verbe tellement incomplet ». En effet, bien que possédant un pouvoir d’évocation immense, la vision isolée est incomplète. Surtout si cette vision se limite à des images cadrées, figées, sans contextualisation et affichées sur un site web en basse qualité. Cela ne signifie pas pour autant qu’une image a toujours besoin de commentaires, de son, de mouvement. Tout dépend de l’objectif recherché. Dans le contexte d’un journal de voyage (travelogue) le but principal est généralement d’évoquer quelque chose chez le lecteur, de lui faire ressentir un ailleurs exotique depuis le confort de son salon. Alors, des images très simples pourront suffire, sans explications mais visuellement frappantes parce qu’illustrant un mode de vie différent. Elles font appel à un imaginaire déjà construit.

Les photojournalistes ont plutôt tendance à rechercher des images qui, pour reprendre l’expression de Tamunik, « parlent d’elles-mêmes ». Pour faire la couverture du Times Magazine, une photographie doit évoquer de façon particulièrement intense certains symboles partagés par les lecteurs. Guerre, paix, bonheur, souffrance, réussite, échec, richesse, pauvreté. J’avancerais même que les photojournalistes cherchent à créer un symbole, à faire de leur photographie l’image que tous auront en tête lorsqu’ils penseront à la guerre du Vietnam ou au Darfour. Les anthropologues, déconstruisant joyeusement la fausse dichotomie qui opposerait la science et l’art, vont un jour préférer des images minuscules documentées de long et en large dans des centaines de pages de texte et le lendemain se consacrer à un film de deux heures sans aucun commentaire.

Pour ma part, je suis un peu voyageur, anthropologue en devenir, photographe amateur et il m’arrive de prétendre faire du journalisme. Sans compter que pour atteindre certains effets stylistiques, je me laisse souvent aller à de faciles généralisations. Alors même qu’un certain esprit scientifique me pousse tout autant à des excès de précision. Je me demande maintenant… Quel est donc mon but lorsque j’appuie sur le déclencheur de mon appareil-photo ou lorsque je lance l’enregistrement sur ma caméra ? Je ne sais pas encore. J’ai cherché une réponse en Amérique latine et je n’ai trouvé que des questions, nombreuses. J’ai mis le doigt sur certaines pistes de solution dans mes livres d’anthropologie visuelle, mais vous savez, dans ces livres, le texte est écrit très petit. Alors, forcément, en mettant le doigt sur une réponse, nécessairement, on touche aussi une question ! Le Tchad me confirme sur certaines voies tout en m’ouvrant les yeux sur une multitude de petits chemins de brousses encore inexplorés.

En attendant d’arriver à destination, la route parcourue me procure pleine satisfaction. Pour chacune de mes questions, quelqu’un, quelque part, a une réponse. Et inversement. Voir est un verbe plus agréable à conjuguer à plusieurs.

Dans ma quête de sens iconographique, voir est un verbe…
…réflexif. Je filme et je suis filmé, je n’essaie pas de dissimuler ma présence, je l’assume plutôt comme élément déclencheur de certains évènements.

…contemplatif. Il faut parfois s’arrêter et se contenter d’observer, de contempler la beauté du soleil se couchant sur le fleuve Chari. Ou le ciel éclatant d’étoiles, même en pleine ville. Ou les gouttes de pluie qui s’écrasent sur le sol. Ou les enfants qui s’amusent avec n’importe quoi, n’importe où. Ou…

…auditif. Les sons dirigent notre regard. La pluie battante sur un toit de tôle peut gâcher une entrevue. Le son des tam-tams nous attire, le grondement des motos nous repousse. Sur l’image, le groupe de musique Raah-Izzat, artistes du son, à qui il manquait seulement un apprenti cinéaste comme moi pour se lancer dans leur premier clip.

…participatif. Sans la participation de bons amis comme Dane Eynem pour me faire visiter de nouveaux endroits, me traîner dans tous les coins de la ville et m’expliquer patiemment le comment et le pourquoi de toutes ces choses que je ne comprends pas, ma vision serait bien limitée.

…collaboratif. Mon séjour au Tchad est rendu possible grâce à la collaboration entre Rafigui et les jeunes du Canada, par l’entremise de Mini-Mini Médard. Les membres de Rafigui travaillent dur pour atteindre leurs objectifs, réunion après réunion, formation après formation.

Vous pouvez lire ma réinterpretation de mes propres photos dans les commentaires de l’article précédent.



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