Observation participante

11-06-2007

“Mais c’est un anthropologue. Les anthropologues, ils mangent tout. On leur donne même du caca, ils le mangent et ils disent que c’est bon, que c’est très bon. C’est seulement dans leur rapport qu’ils disent ce qu’ils pensent !”
Kounom Evelyne, Tchadienne travaillant pour le Programme Alimentaire Mondial

L’une des méthodes de recherche privilégiée par les anthropologues est l’observation participante dans le cadre d’un séjour sur le terrain prolongé. Par observation participante, on entend que l’anthropologue doit s’intégrer à la culture ou au groupe étudié et participer à la vie quotidienne avec ses membres, tout en conservant un recul suffisant pour être en mesure de l’observer et de l’étudier avec son regard extérieur. Cette méthode simple en apparence est profondément complexe et paradoxale. Il est impossible d’être à la fois entièrement acteur et entièrement témoin d’une scène culturelle. Le défi réside dans l’atteinte d’un équilibre entre le statut de participant et celui d’observateur: idéalement, l’un ne devrait pas nuire à l’autre mais plutôt l’enrichir.

Observation participante ?

Sur les grandes avenues de N’Djamena, les sens sont stimulés à outrance. Regarde à gauche, à droite devant, derrière, tu peux traverser. Non ! Attention, le vieux taxi déglingué… Oups, à droite, un vélo qui a perdu ses freins. Et un chariot, surchargé de sacs de charbon. Attends, laisse passer d’abord ce grand arabe qui transporte ses tissus vers le marché. Ça y est, traverse. Au milieu, entre les deux lignes de voitures, tu feras une autre pause. Peut-être que les chauffeurs des 4X4 d’ONGs klaxonnent, mais les autres ? Suis les Tchadiens, ils connaissent bien leurs routes. Allez, profite de l’espace entre les deux motos. Voilà, tu es en sureté. Mais écoute bien le bruit des voitures derrière, on ne sait jamais. Et regarde où tu mets les pieds, cette semaine ils vident le caniveau de sa triste boue grisâtre et de ses rebuts. Les odeurs montent au nez. Carburant, viande rôtie, goudron bien chauffé par le soleil, tas d’ordures qui brûle, poisson à vendre, sueur… Garde un oeil devant, maintenant, ne te laisse pas distraire par les enfants qui mendient, les vendeurs de cellulaires, les éclopés qui traînent par terre, les femmes en robes multicolores qui transportent bébé et bidon d’eau. Les turbans, les boubous, les t-shirts, les chemises bien repassées, les uniformes militaires, les vestes à trois poches, tu remarques à peine. Voilà plutôt une connaissance. Arrête pour la saluer, serrer la main, prendre des nouvelles. Comment ça va à la maison ? La cousine se marie ? C’est bien, au revoir ! De retour dans la rue. Tu te rapproches du quartier, tu empruntes les petites rues de terre battue. Il faut traverser la grande mare, asséchée et craquelée, mais qui sera bientôt inondée par les pluies. Tu es tout près de la concession familiale, les voisins te reconnaissent et te saluent. Tiens, une bande d’enfants qui jouent. Ils t’aperçoivent. Et comme d’habitude, ils crient de joie. Nassara ! Nassara !

Nassara. Le blanc. Nassara. C’est la différence, tout simplement. C’est la curiosité naturelle, la couleur qui contraste, l’étranger bienvenu comme s’il était chez lui. Nassara, c’est pour les enfants. Pour les autres, je suis Moïse, le Canadien, l’étranger, l’ami de Rafigui. Mais si je porte le boubou, ça devient mélangeant. Je suis un étranger moins étranger. Un Tchadien du Nord ? Un Marocain, un Algérien ? Pour ceux qui m’ont déjà vu, je suis Moïse, le Canadien, habillé en musulman mais pas musulman. Je fais sourire, je pique la curiosité, j’indiffère aussi, des fois.

J’y suis pour vrai. En Afrique. Pas celle de mes rêves d’enfants, nourris de films et de bandes dessinées. Ni celle décrite par les anthropologues classiques, observateurs coloniaux qui figeaient les traditions dans le temps. Je suis en Afrique, une Afrique mouvante, qui se précipite dans tous les sens à la fois. Je me fraie un chemin dans la jungle urbaine de N’Djamena, tiraillé entre l’envie de voir comment c’était avant (Avant qui ? Avant quoi ?) et l’excitation de côtoyer la jeunesse tchadienne du 21e siècle. Ici, pour obliger les élèves à passer leurs examens de fin d’année alors que les enseignants sont en grève, policiers, militaires et gendarmes veillent sur les lycées, mitraillettes et lance-roquettes en main. La vie suit son cours. Les sentiments se contredisent, les perceptions aussi. Paradoxe de l’observation participante, paradoxe de ce qu’on nomme tradition et modernité, paradoxe du Canadien qui filme les Tchadiens. Les questions se bousculent mais la chaleur étouffante les ralentit un peu. J’ai le temps. Trois mois. J’ai des amis ici, comme là-bas. Deux mois et demi. J’ai le temps…

Falissou, le plus jeune de la famille Amboussidi qui m

La maman de la famille Amboussidi

Bruno et Samuel, deux Rafiguiens (membres de l

Eric, un des freres Amboussidi, aussi Rafiguien

Un margouillard

La boule, plat typique tchadien, recouverte d’une calebasse et accompagnee de la sauce



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