Moïse Marcoux-Chabot

Pour une anthropologie visuelle vulgarisée

Essai rédigé dans le cadre du cours Anthropologie visuelle à l’Université Laval et publié pour la première fois dans le journal étudiant Le Potlach à l’automne 2006.

Cet article nullement vulgarisé se veut ironiquement un plaidoyer pour une anthropologie visuelle vulgarisée, plus accessible au grand public. L’auteur, sans prétention aucune, cherche à susciter une réflexion sur la contribution potentielle de l’anthropologie visuelle aux relations interculturelles dans un contexte touristique. Dans cet article, le genre féminin est utilisé comme générique, dans le seul but de ne pas alourdir le texte.

Calcutta, Inde. Une vieille femme appuyée sur sa canne observe tranquillement les allées et venues de la place du marché aux épices. Le contraste entre la blancheur de ses cheveux et les couleurs éclatantes de l’étalage le plus près attire comme des mouches les touristes étrangères en quête d’exotisme. Elle voit défiler devant elle pour la troisième fois de la journée une série d’appareils photos rivalisant de mégapixels et de longueur d’objectifs, subit la mitraille, écoute à peine le «Thank you!» qu’on lui lance et sourit en pensant à toutes ces photos quasi identiques d’elle qui doivent orner des murs des quatre coins du monde.

Chivay, Pérou. Deux fillettes et leur petit frère attendent au détour d’un sentier le groupe de touristes que leur mère guide à travers la campagne. À l’arrivée des étrangères, les enfants habillés en costume traditionnel montrent quelques poteries artisanales et les éléments principaux de leur alimentation. Leur mère annonce aux touristes que pour prendre une photo, il faudrait payer un nuevo sol. Le groupe continue tout droit, pensant à toutes les autres opportunités qui se présenteront. La dernière touriste s’attarde. Elle semble hésiter à partir sans saisir ce moment sur pellicule. Elle discute quelques minutes avec les enfants, ajuste sa mise au point, prend une photo, leur donne une pièce et part à la suite de son groupe sans se retourner.

Québec, Canada. Deux adolescentes dégustent une crème glacée sur un banc du quartier Petit-Champlain. Elles rigolent en regardant le cortège sans fin des asiatiques qui arpentent la rue. Depuis deux heures déjà qu’elles s’amusent à essayer de deviner leur origine selon la marque des caméras. Corée, Vietnam, Japon, Chine, Taïwan ? On s’en fout, concluent-elles en riant, toutes ont les yeux bridés et parlent le même charabia, peu importe la grosseur du kodak.

Le corpus bibliographique de l’anthropologie visuelle comme champ disciplinaire des sciences sociales est riche et couvre une large gamme de thèmes, de la métaphore cinématique du montage dans les films ethnographiques à l’iconologie des images peintes en passant par la colonisation de l’imagination créatrice dans le soufisme et l’approche ethnographique de la culture bourgeoise. Cependant, cette vaste littérature s’adresse à un lectorat relativement restreint, celui des anthropologues et ethnographes, des étudiantes aspirant à le devenir et des intellectuelles en manque de lecture, lorsque les recherches rédigées dans cette branche vont au-delà des mains d’une directrice de thèse.

Il est tout à fait pertinent de poursuivre la recherche universitaire dans des thèmes aussi poussés, considérant toutes les implications éthiques et politiques de la représentation de l’altérité dans la production du savoir. Mais, à l’échelle de la planète, combien y a t-il de touristes pour une anthropologue ? Combien de vidéos de vacances pour un film ethnographique ? Combien de présentations de diapositives de voyage pour une exposition d’ethnophotographie ? Combien d’albums de photos pour un ouvrage d’anthropologie visuelle ? Les librairies spécialisées offrent un vaste choix de guides de voyage, mais leur section sur la photographie se limite souvent à quelques pages, présentant des conseils techniques de choix de pellicule ou de protection des films à l’aéroport, des suggestions d’endroits photogéniques et des rappels que les habitantes de tel ou tel endroit ont tendance à demander une compensation financière. L’aspect éthique est évacué rapidement, en précisant qu’il est préférable de demander la permission avant de photographier. De vagues généralités anthropologiques surgissent à l’occasion, dans la mention d’un peuple pour qui l’image est tabou ou d’une tribu qui refuse qu’on lui vole son âme, sans étudier davantage les ramifications symboliques de l’iconographie.

Du côté des manuels spécialisés dans la photographie ou la production vidéo, le panorama n’est guère plus intéressant. Il y est surtout question de techniques et de matériel. Lorsque les auteures abordent la question des personnes comme sujets, deux préoccupations principales retiennent l’attention: la réussite de la meilleure prise de vue ou du cliché parfait, et les notions légales de droit à l’image. Ces ouvrages destinés surtout aux professionnelles intéressera peu la voyageuse moyenne qui veut seulement rapporter de beaux souvenirs.

Il semble justifié de réclamer que les anthropologues, réputées spécialistes du culturel et de l’interculturel, apportent leur contribution à un domaine généralement réservé aux expertes de l’industrie photographique et touristique. Parallèlement à la recherche et au travail de terrain, nous avons certainement une position à occuper dans l’espace laissé vacant au croisement de l’anthropologie, de la photographie et du tourisme. Cette position pourrait prendre voix dans un guide destiné aux touristes et voyageuses en tous genres. Une publication accessible, vulgarisée et suscitant la réflexion, enrichie d’exemples ethnographiques du monde entier et de l’expérience accumulée de la discipline, faisant appel à des témoignages du Nord comme du Sud, de l’Est comme de l’Ouest. Construit autour de la photographie de voyage, une pratique très répandue mais historiquement réservée aux personnes disposant de ressources suffisantes pour à la fois voyager et s’équiper en matériel photographique, un tel guide aurait le potentiel de déclencher chez les lectrices une réflexion anthropologique plus large.

Les mises en situation esquissées plus haut laissent entrevoir une infime portion de la diversité les implications possibles de la prise d’images dans un contexte interculturel. Le tourisme, qu’il soit balnéaire, d’affaires, équitable ou solidaire, demeure probablement la forme la plus répandue de contact interculturel, aussi éphémère ce contact puisse-t-il être. Dans ces rencontres, c’est plus souvent qu’autrement l’appareil-photo ou la caméra vidéo qui sert de truchement. Chaque situation ou un appareil technologique servant à enregistrer l’image s’interpose entre deux personnes de cultures distinctes est une situation délicate au plan politique, symbolique et éthique, en grande partie par la nature unidirectionnelle et statique de la relation qu’elle crée. Il y a une observatrice et une observée.

Concrètement, de quels sujets traiterait une publication en anthropologie visuelle destinée au grand public? Elle pourrait aborder, toujours par la vulgarisation, les notions de relativisme culturel, de représentation de l’altérité et des différents niveaux d’interprétation des actrices culturelles. Elle pourrait amener les lectrices à réaliser la portée d’une image, au-delà du simple objet visuel: l’image est produite dans le cadre d’une relation entre plusieurs représentantes de cultures différentes et en est indissociable, l’outil même servant à produire l’image est un symbole de technologie et de richesse qui crée matériellement une distinction entre la personne qui prend l’image et celle dont l’image est prise, l’image ramenée chez soi et montrée aux amis et à la famille est enfermée dans un cadre et ne sert souvent qu’à conforter les clichés, etc.

La réflexion à susciter chez les touristes peut passer par de nombreuses questions. Pourquoi photographier ? Qui cadre et qui est cadré ? La photographie de voyage sert-elle à autre chose qu’à confirmer les attentes et les clichés du touriste ? Quel usage sera fait de ces images au retour ? La prise de photos dans des contextes de pauvreté est-elle uniquement un acte de violence supplémentaire ou peut-elle réellement servir à sensibiliser ? Une millionième photo du Machu Picchu ou du Château Frontenac est-elle nécessaire ? Qu’est-ce qui est le plus pernicieux entre une photo prise sans le consentement et une fausse relation humaine ayant pour seul objectif l’obtention d’une image réussie ? Y a-t-il une façon éthique de photographier des étrangères qu’on ne reverra plus jamais ? Dans des voyages de groupe organisés, est-il nécessaire d’avoir vingt caméras ? Du Polaroïd à l’appareil numérique en passant par le renvoi postal des images, les touristes peuvent-elles arriver à renverser la situation et utiliser l’image comme langage interculturel ?

Droit à l’image, théories de la violence structurelle, crise de la représentation, herméneutique, cinéma ethnographique, approche participative ou collaborative, féminisme, méthode de photoethnographie, sémiotique de la culture et anthropologie du développement ne sont que quelques uns des domaines dont les avancées auraient tout avantage à être rendues accessibles à un plus grand nombre. Le médium à créer ? Un guide à l’intention des touristes. L’approche à privilégier ? L’anthropologie visuelle. Vulgarisée.