Moïse Marcoux-Chabot

Pierre Duchesne, l’éducation et les rencontres consensuelles

Le 4 mai 2012, Pierre Duchesne couvrait le conseil général du PLQ à Victoriaville pour Radio-Canada, en pleine grève étudiante. En ce début d’année 2013, il est ministre de l’Enseignement supérieur et prépare un Sommet sur l’éducation…

Des étudiants, militants, groupes sociaux et journalistes convergent vers Victoriaville pour le conseil général du Parti libéral du Québec, en pleine grève étudiante. Nous sommes le 4 mai 2012, le projet de loi 78 n’est pas encore déposé, Line Beauchamp n’a pas encore démissionné et les rumeurs d’élections précipitées se propagent, un scénario que Jean Charest qualifie de grotesque.

Les militants du PLQ se rassemblent à l’intérieur de l’hôtel Victorin, qui est protégé par plusieurs centaines de policiers de la Sûreté du Québec. Les manifestants font quant à eux tomber la fragile clôture qui les retenait à l’écart et se rapprochent rapidement des portes de l’hôtel, tout en demeurant relativement paisibles. Au début de cette soirée qui se transformera plus tard en émeute sous le gaz et les balles de plastique de la SQ, les journalistes présents discutent de la possibilité d’élections provinciales.

Parmi eux, on retrouve Pierre Duchesne, qui quittera Radio-Canada quatre mois plus tard pour se présenter comme candidat du Parti québécois. Élu député de Borduas aux élections générales du 4 septembre, il est ensuite nommé ministre de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de la Science et de la Technologie le 19 septembre, par la première ministre Pauline Marois. La création de ce poste est une conséquence de la division du précédent ministère de l’Éducation.

Ainsi, Pierre Duchesne couvrait le congrès libéral de l’intérieur de l’hôtel, en compagnie de Vincent Marissal, journaliste de La Presse. En direct au Téléjournal 18h, au moment où la Sûreté du Québec déclare que la manifestation est devenue un attroupement illégal, j’apparais moi-même brièvement à l’écran simultanément avec le futur ministre (à droite avec le foulard rouge). Une caméra de RDI m’a en effet capté au passage, alors que je filmais les événements à l’extérieur de l’hôtel. Moi et M.Duchesne n’avons clairement pas vécu la même soirée…

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Image RDI, 4 mai 2012

Patrice Roy questionne alors les deux journalistes pour avoir leur analyse des perspectives électorales, en lien avec le conflit étudiant:

«Pour le Parti québécois, et j’aimerais qu’on termine là-dessus, on a vu dans les sondages encore une fois ce matin que Mme Marois a baissé un peu […], elle ne se démarque pas du gouvernement libéral. S’être collée sur les étudiants, ça a aussi un prix là…»

Pierre Duchesne répond alors en ces termes:

«Il y a un coût électoral, de toute évidence, on le voit dans plusieurs sondages, bon, y a des fluctuations, faudra attendre un peu, mais y a un coût électoral et Jean Charest l’avait bien mesuré de toute évidence, parce qu’eux aussi sont capables de sonder l’opinion publique, avait bien mesuré que le conflit étudiant fait perdre probablement certains appuis au Parti québécois. Mais j’imagine que le Parti québécois a un calcul là-dedans, veut se réapproprier une clientèle jeune, une clientèle plus militante, veut aller chercher certaines personnes chez la gauche, pendant ce temps-là vous voyez que François Legault fait un tout autre calcul.»

Sur cette analyse fort lucide, Patrice Roy donne la parole à Vincent Marissal pour le mot de la fin. Celui-ci conclut ainsi, alors que Pierre Duchesne, nerveux, jette des coups d’oeil fréquents à ce qui se passe à l’extérieur:

«Il faudra écouter attentivement le discours de Jean Charest ce soir, si il parle beaucoup de Mme Marois, de Mme Marois et de son carré rouge, Mme Marois qui n’a pas de position ferme… Il y a aura comme une indication effectivement qu’il veut continuer à taper sur ce clou là. C’est difficile pour Mme Marois effectivement, parce qu’elle a eu quelques allers et retours sur cette position là et c’est même pas certain à la fin que ça soit très payant, même chez les étudiants, qui parfois nous disent ne pas faire confiance au Parti québécois, qui les a trahi aussi dans le passé, qui a promis des gels, qui a dégelé…

Alors Mme Marois en ce moment elle doit absolument retrouver une position ferme et la tenir, mais Jean Charest, clairement, Pierre l’a dit, a trouvé comme un point faible, parce que les gens en ce moment au Québec sont excédés de la situation. Si on est capables chez les libéraux d’associer Mme Marois à ça, c’est très mauvais pour le PQ.»

On peut remarquer en visionnant l’extrait vidéo de l’entretien que M. Duchesne fait la moue lorsque Vincent Marissal mentionne les «trahisons passées» du Parti québécois. Ce n’est pas étonnant si on se rappelle que les deux journalistes parlementaires se sont déjà répliqués assez sèchement sur le sujet des «chicanes internes» du PQ, à l’émission Les coulisses du pouvoir du dimanche 31 octobre 2010.

Alors même que le conseil général du PLQ se déroulait à Victoriaville et que la manifestation à l’extérieur était brutalement réprimée, une rencontre au sommet a lieu à Québec entre les regroupements étudiants, des syndicats et la partie gouvernementale, pour dénouer la crise de la hause des droits de scolarité. Les dirigeants du PLQ ont réussi pendant un instant à faire croire à une résolution en annonçant la conclusion d’une entente de principe: celle-ci fût rejetée majoritairement dans les jours suivants.

Plus récemment, le 6 décembre 2012, Vincent Marissal écrivait dans La Presse que 100 jours après la prise du pouvoir par les péquistes, le dossier le plus mal engagé était «les suites à la crise étudiante et la préparation du Sommet sur l’éducation supérieure»:

«Depuis l’arrivée au pouvoir du gouvernement Marois, on sent clairement que les associations étudiantes ont le haut du pavé, et elles le savent. Dès lors, les nécessaires négociations en vue d’une entente au Sommet sont sérieusement compromises. […]

S’il veut sauver son Sommet, le ministre Duchesne va devoir faire preuve de beaucoup de pédagogie pour expliquer le sens des mots «négociations» et «compromis» aux leaders étudiants. C’est dans son intérêt, parce que si ça foire, c’est lui, pas les étudiants, qui en payeront le prix politique.»

Hors, le Sommet sur l’éducation supérieure, qui a été vanté comme étant la solution à la crise étudiante et qui devait à l’origine avoir lieu dans les 100 jours suivant l’élection, approche maintenant à grand pas. Il aura lieu les 25 et 26 février à Montréal et les démarches préparatoires vont bon train. Le ministre de l’Enseignement supérieur, à défaut de faire preuve de pédagogie, essaie d’enseigner un nouveau sens au mot «consensus», en négociant des compromis avec son propre parti. Au terme des ateliers de l’Institut du Nouveau Monde qui se sont tenus la fin de semaine dernière, il a déclaré:

«Les décisions que nous prendrons [au sommet] devront évidemment l’être en fonction du monde tel qu’il existe et non d’un monde théorique […] la gratuité scolaire, par exemple, nous apparaît plus comme un idéal à long terme plutôt que comme une mesure concrète dans le contexte actuel.»

L’indexation des droits de scolarité devient ainsi pour le Parti québécois la solution de facto, à l’intérieur de laquelle les participants du Sommet devront vraisemblablement négocier et faire des compromis pour arriver à une apparence de consensus. En effet, le ministre a poursuivi ainsi:

«La beauté aussi de cette possibilité-là, c’est qu’il y a plusieurs modèles d’indexation, certains qui se rapprochent du gel, d’autres qui se rapprochent d’une indexation par rapport à des indicateurs. On n’est pas bloqué sur une seule option.»

Il n’y a pas si longtemps, le 18 janvier, il avait explicité sa vision du mot consensus, dans le sillon de la plus grande grève étudiante que le Québec ait connu:

«On ne pourra pas avancer s’il n’y a pas de consensus. On ne pourra pas aller vers des réinvestissements confiants, prévisibles s’il n’y a pas de consensus. Il faut que tout le monde s’entende, les recteurs, les étudiants, les gens de la société civile […] J’aimerais ça avoir l’unanimité, mais vous m’en demandez beaucoup après ce qu’on a vécu.»

En démocratie parlementaire, le consensus est un terme si galvaudé qu’on ne sait plus trop ce qu’il signifie. Ainsi, l’ex-ministre libérale Michelle Courchesne déclarait, le 10 février 2010, qu’un consensus peut se faire en excluant l’une des parties:

«Je pense qu’il y a un consensus qui est en train de se mettre en place au Québec. Quand je parle de consensus, j’exclus les étudiants. Mais on voit que, de plus en plus, l’importance d’augmenter les droits de scolarité se fait sentir.»

À moins d’un mois du Sommet, les militants et militantes de l’Association pour une solidarité syndicale étudiante devront finalement décider dans les prochains jours de leur présence ou de leur absence à la rencontre. La question, qui se pose dans les rangs des associations membres depuis déjà un certain temps, ne sera pas facile à trancher. Rappelons-nous qu’en décembre 2010, le Parti libéral avait organisé une Rencontre des partenaires en éducation, dont l’ordre du jour servait essentiellement à confirmer la hausse des droits de scolarité déjà annoncée. La FECQ, la FEUQ et les syndicats avaient claqué la porte pour rejoindre l’ASSÉ, qui boycottait déjà la rencontre et dont les membres manifestaient à l’extérieur.

Deux ans plus tard, pendant la grève étudiante du printemps dernier, Jean Charest s’est à de nombreuses reprises servi de ce départ pour tenter de discréditer le mouvement étudiant, sous prétexte que les associations avaient eu l’occasion de négocier et avaient choisi de ne pas le faire. En 2013, le climat ne sera toutefois pas le même. Historiquement, les deux fédérations étudiantes ont toujours été plus proches du Parti québécois. Avec le passage direct de Léo Bureau-Blouin de la FECQ au Parti québécois, ces liens idéologiques sont plus visibles que jamais.

Toutefois, l’histoire peut nous réserver de drôles de surprises. Les positions prises par la FEUQ pendant la grève ont souvent oscillé entre celles de la CLASSE/ASSÉ et celles de la FECQ. Et, après tout, ce sont les votes des membres et la démocratie directe qui décident des orientations du mouvement étudiant. Il en résulte parfois des décisions qui peuvent paraître risquées d’un strict point de vue stratégique, mais dont les résultats à terme sont étonnants. La dernière grève générale nous en a donné de nombreux exemples.

On pourrait fouiller plus loin, dans les annales du Sommet de la jeunesse de février 2000, pour chercher à prévoir ce qui peut se passer les 25 et 26 février 2013. La rencontre, qui devait être un symbole de concertation pour le premier ministre Bouchard, avait donné lieu à une émeute aux portes du Grand Théâtre de Québec: lacrymogènes, cocktail molotov, coups de matraque, projectiles lancés sur les policiers, arrestations et vandalisme avaient retenu l’attention dès la première soirée. Le Parti libéral n’a pas toujours eu le monopole de la colère populaire…

Notons toutefois qu’au terme de la rencontre, le Parti québécois avait promis un réinvestissement d’un milliard en éducation. Cette somme agissait comme un baume nécessaire, après les coupes de 15% dans le budget de l’éducation et les hausses de 250% des droits de scolarité que le Parti québécois avait effectuées en six ans au pouvoir.

À la veille du Sommet de 2000, un souper privé entre Lucien Bouchard et quelques grands patrons et financiers n’avait pas réjoui les mouvements sociaux et avait certainement alimenté la grogne contre l’événement. Cette année, c’est le Salon des ressources naturelles (surnommé Salon Plan Nord 2.0) qui précèdera la rencontre sur l’éducation, les 8 et 9 février. Déjà, l’opposition au Salon s’annonce musclée.

Verra-t-on cette année se reproduire un enchainement semblable au Salon Plan Nord suivi du Conseil général du PLQ à Victoriaville ? Le climat social n’est évidemment pas autant en ébullition qu’il y a un an. Les deux rencontres du mois de février prochain se dérouleront toutefois en plein dans la période du premier anniversaire du déclenchement de la grève générale et du «printemps érable». Les étudiants et étudiantes voudront certainement avoir l’impression que leur lutte de l’année dernière n’a pas seulement été récupérée à des fins électoralistes mais a bel et bien mis les bases pour une nouvelle ère en éducation.

Quant à savoir qui en paiera le prix politique si le Sommet s’écroule, je n’ose pas m’avancer comme l’a fait Vincent Marissal. Le mouvement étudiant a autant à perdre ou à gagner que le parti au pouvoir. À défaut de pouvoir prédire l’issue de ces événements, je peux déjà garantir une chose. Comme à Victoriaville, alors que Pierre Duchesne sera à l’intérieur d’un hôtel et s’adressera aux caméras des grands médias, je serai dans la rue pour filmer ceux qui y feront entendre leur voix.