Moïse Marcoux-Chabot

Ne pas oublier



«Les pintos arrivèrent dans le village. Ils enfermèrent tous les hommes dans l’église, leur mirent un sac de plastique sur la tête qu’ils attachèrent au cou. Le sac était rempli de chaux. Ils attrapaient les petits enfants et les lançaient dans les airs en leur tirant dessus comme s’ils étaient des petits oiseaux. Les pintos attrapèrent quelques hommes et, après leur avoir coupé le nez, les oreilles et les joues, les laissèrent aller dans le village pour faire peur aux gens. L’époux de Maria est l’homme qui avait organisé la coopérative. Elle, elle était enceinte. Les pintos prirent son mari et lui coupèrent la tête. Elle pleurait et criait beaucoup. Alors ils lui ouvrirent le ventre, sortirent le bébé pour y mettre la tête de son mari et lui recousirent le ventre.»
Mondragon (1983:36)[1] cité par Marcotte (1988:9)[2]

Lorsque j’ai entendu ces mots pour la première fois, dans un cours d’introduction à l’anthropologie du Cégep de Sainte-Foy, ma gorge s’est serrée et tout mon corps s’est crispé, pétrifié par la violence des actes décrits. Une telle scène est dure à concevoir pour quelqu’un qui est venu au monde et a grandi dans la sécurité et l’insouciance. Et voilà qu’en quelques mots, sans connaître l’ampleur de la guerre civile guatémaltèque, je recevais toute son horreur en plein visage, vingt ans plus tard.

Cette citation servait à introduire le mémoire de maîtrise de mon premier professeur d’anthropologie, Sylvain Marcotte, qui portait sur le rôle économique et politique des réfugiés guatémaltèques au Mexique. Il avait lui-même réalisé un terrain de recherche dans ces camps de réfugiés et avait entendu son lot de témoignages sur la violence subie par les civils. La guerre civile, qui déchira le Guatemala pendant plus de trente ans, fit environ 200 000 morts et 50 000 disparus. En 2004, dans une classe de Cégep, c’était la première fois que j’en entendais parler. Depuis ce temps, j’avais oublié les mots exacts de la citation. Néanmoins, ce témoignage a laissé en moi une impression inaltérable du pire dont l’humain est capable. J’espère que Sylvain parle encore du Guatemala à ses étudiants.

Il y a quelques semaines, j’ai été mis en contact avec un jeune historien de Lima, Gabriel Salazar Borja, membre du collectif audiovisuel Zoom. Ce groupe est composé d’étudiants et de chercheurs en histoire, anthropologie et travail social. Ceux-ci explorent la communication et la transmission de savoirs alternatifs en complémentarité avec les mouvements sociaux de Lima. À mon premier contact avec Gabriel, il m’invita à l’avant-première d’un film documentaire qui avait lieu le soir même.

Chungui, horreur sans larmes

Le film en question, Chungui, horror sin lagrimas[3], est la dernière réalisation du cinéaste péruvien Felipe Degregori, actif surtout en fiction depuis le début des années 1980 et fondateur de la maison de production Buenaletra. La production de ce documentaire s’est étendue sur plus de deux ans et, bien que traitant de faits historiques précis, son sujet est avant tout la préservation de la mémoire collective. En effet, le Pérou, comme le Guatemala, a connu une des plus sombres périodes de son histoire au 20e siècle.

À partir de 1980, un conflit interne particulièrement violent opposa la guerilla maoïste du Sentier Lumineux, le mouvement révolutionnaire Túpac Amaru et les forces gouvernementales péruviennes. Dans une certaine mesure, le conflit est toujours actif et le Sentier Lumineux continue de se manifester à l’occasion, mais les quelques attaques et attentats de la dernière décennie n’ont rien de comparable avec les vagues de violence qui secouèrent le pays jusqu’en 1992. Pendant cette période, les principales victimes du conflit furent les civils, coincés entre tous les feux. En 2001, la Commission Vérité et Réconciliation fut chargée de faire la lumière sur les atrocités commises. Son rapport final, présenté deux ans plus tard, conclut que le conflit armé avait causé près de 70 000 morts ou disparitions entre 1980 et 2000, les trois quarts des victimes étant d’origine quechua. Le même rapport établit que 46% des pertes avaient été causées par le Sentier Lumineux, 30% par l’armée et 24% par d’autres groupes révolutionnaires, des paramilitaires ou les milices d’autodéfense.[4]

Chungui, horror sin lagrimas présente le travail de l’anthropologue Edilberto Jiménez Quispe, lui-même originaire d’Ayacucho, une des régions les plus affectées. Menant des recherches sur le territoire de Chungui depuis 1996, Jiménez recueillit de nombreux témoignages auprès des survivants et contribua à dévoiler l’ampleur du drame vécu par les communautés paysannes. Ce que ces gens avaient vécu et qu’eux mêmes essayaient d’oublier, personne ne l’avait filmé, personne ne l’avait photographié. Jiménez commença, en plus des témoignages qu’il rassemblait et en collaboration avec les paysans, à illustrer les histoires d’horreur qu’on lui contait. La mise en images de la souffrance collective des habitants de Chungui commença ainsi, par quelques esquisses au crayon de plomb dans le cahier de notes d’un anthropologue.

Mais Jiménez ne souhaitait pas seulement accumuler des données et figer tous ces souvenirs sur papier. Il voulait préserver dans le temps une dure réalité qui commençait déjà à s’effacer de la mémoire collective. Ses croquis devinrent des affiches, qui furent exposées à divers endroits au Pérou et jusqu’à Nuremberg et Tokyo. En 2005, il publia un livre de 210 pages intitulé Chungui, violencia y trazos de memoria[5], qui fut réédité et enrichi en 2009 dans une version de 418 pages. Les images et témoignages qui suivent sont un aperçu du contenu du livre, qui relate la descente aux enfers vécue par les Chunguinos comme par bien d’autres péruviens pendant cette période.

Violence et traces de mémoire

«En 1983, au mois de décembre, trente inconnus armés, des hommes et des femmes, sont arrivés à Chungui et ont inspecté tout le village. Après avoir visité l’école et discuté avec les professeurs, ils nous ont expliqué qu’il fallait en finir avec les riches et ils nous ont fait chanter leurs chansons. Ensuite, ils ont réuni tous les villageois sur la place pour nous dire qu’ils allaient renverser le gouvernement, que les riches seraient éliminés et que tous doivent être égaux. Finalement, ils nous ont dit que que les autorités locales devaient démissionner et ils ont nommé leurs propres responsables à la place. Le lendemain, ils sont partis vers le village de Chapi. Ils sont revenus une quinzaine de jours plus tard et ils ont assassiné le président de la communauté, Leonidas Roca, ainsi que Raúl Juárez.»
1983, Chungui, témoignage de D.H.J.

«Les militaires avaient organisé les citoyens en comités de défense civile, pour faire face aux senderistas. En mai 1983, une centaine de terroristes sont arrivés au village de Hierbabuena au milieu de la nuit, pendant que les villageois dormaient dans l’école. Les senderistas les ont fait prisonniers immédiatement et les ont attaché, avec leurs femmes et leurs enfants. Ils les ont blâmé pour l’organisation de la défense. Ensuite, en les sortant un par un, ils les ont amené à une colonne de senderistas qui attendaient à l’extérieur. Ceux-là les frappaient avant de les poignarder. Beaucoup de pères et de mères de famille sont morts, avec leurs enfants. Le massacre a duré plus de quatre heures.»
12 mai 1984, communauté de Hierbabuena (Chungui), témoignage de R.R.A.

«Après avoir violé les femmes, les miliciens de la défense civile ont amené tous les détenus au ravin de Lirioqaqa et les y ont jeté. Trois jours plus tard, je suis descendu au fond pour retrouver les corps des membres de ma famille. Ce que j’ai vu était horrible, il y avait des corps défaits, leurs tripes sorties, il y avait des têtes et des bras éparpillés partout. Des cadavres d’enfants complètement mis en pièces. Les vêtements des morts étaient aussi en pièces, il y en avait des morceaux accrochés dans les arbres.
J’ai vu, j’ai pleuré et je n’ai rien pu faire.»
Mai 1985, communauté d’Oronqoy (Chungui), témoignage de T.B.

«Les senderistas assassinaient les autorités et obligeaient ensuite les villageois à abandonner leurs maisons et propriétés. À partir de ce moment, les villageois, effrayés, ont été forcés de vivre dans les montagnes avec les senderistas. On leur disait que s’ils demeuraient dans leurs maisons, les militaires allaient les massacrer. Ils ont donc continué à vivre en se déplaçant constamment d’un lieu à l’autre pendant plusieurs années, entre 1983 et 1986. En février 1985, un groupe de villageois est arrivé à Estacayuq pour dormir dans la maison d’une dame qui avait accepté de les recevoir. À l’aube, vers 4 heures, la maison fut encerclée par les sinchis
Mise en contexte d’Edilberto Jiménez

«Les sinchis ont massacré tout le monde. En maintenant la porte fermée avec une courroie et en tirant des coups de feu et des grenades à l’intérieur, personne n’a pu s’échapper. Ensuite, ils ont allumé des feux de bengale, la nuit était illuminée comme en plein jour, et après, ils ont brulé la maison avec tous les survivants à l’intérieur».
Février 1985, communauté d’Oronqoy (Chungui), témoignage de M.L.H.

«Tout nous faisait peur, on préparait les repas la nuit, sans sel, on vivait comme des animaux dans les montagnes. Quand les militaires venaient, les enfants devaient se tenir tranquilles, sans faire un bruit. Mais parfois, la faim et la soif les faisaient pleurer. Les chefs des senderistas ont donc ordonné de tuer tous les enfants de Huertahuaycco, ils ont ordonné aux femmes de tuer leurs propres enfants. Mais ensuite eux-mêmes les ont massacré en les étranglant avec des cordes et avec leurs mains. Les mamans ne pouvaient pas les en empêcher parce que les militaires menaçaient de les tuer aussi. Elles pouvaient seulement pleurer de peur et se couvrir les yeux, pendant qu’on tuait leurs bébés.»
Août 1985, communauté de Chapi (Chungui), témoignage de R.R.I.

C’est le moment de fermer les yeux et de prendre une grande respiration.

Souvenirs en images

Ce sont les témoignages, leurs mots et ce qu’ils décrivent qui frappent droit au coeur. Mais ce sont les illustrations d’Edilberto Jiménez qui font voyager ces traces de mémoire et les réintègrent à la réalité. Les souvenirs des survivants, racontés à un anthropologue attentif qui les réinterprète avec eux par le dessin, voyagent dans des livres et des expositions, font l’objet d’un film documentaire qu’un autre anthropologue écoute et se rendent par internet jusqu’à des lecteurs aux quatre coins du monde.

L’anthropologie visuelle d’Edilberto Jiménez ne s’arrête pas là. Cherchant d’autres moyens pour faire circuler les témoignages qu’il a recueilli pendant des années en parcourant à pied les communautés de Chungui, c’est en renouant avec une tradition familiale qu’il put donner une vie de plus aux victimes de la guerre civile. La famille Jiménez Quispe est en effet reconnue pour la qualité de leurs retables. Les retables d’Ayacucho sont des boîtes de bois portables, dont l’ouverture des volets dévoile de petites figurines peintes à la main et illustrant des scènes religieuses, quotidiennes ou historiques. À partir de ses dessins, Edilberto Jiménez réalisa une série de sept retables représentant autant de scènes de la violence politique des années 1980. Au lieu des symboles traditionnels qui recouvraient les volets, il y inscrivit les témoignages des survivants. Une fois de plus, ces créations artistiques furent exposées et servirent à attirer l’attention du public et du gouvernement péruvien sur les conditions difficiles dans lesquelles vivent encore les Chunguinos.

En l’absence de photographies ou de films pour montrer les conséquences du conflit entre le Sentier Lumineux et l’état péruvien, ce sont les dessins et les retables d’Edilberto Jiménez qui jouent ce rôle. Le film de Felipe Degregori, Chungui, horror sin lagrimas, repose aussi sur ces évocations artistiques. On y suit l’anthropologue sur le terrain, dans ses rencontres avec les Chunguinos, dans l’atelier où il donne vie à ses figurines. Le documentaire permet d’entendre des témoignages de survivants de leur propre bouche et de voir les lieux où se sont déroulés certains des massacres, où subsistent toujours des ossements et des vêtements en lambeaux à demi enfouis. La parole est donnée aux villageois, qui demandent au gouvernement de ne pas les oublier.

Sans les traces que des personnes comme Sylvain, Gabriel, Edilberto et Felipe récoltent et transmettent sous toutes les formes, ce serait si facile de ne pas se souvenir. Même avec ces témoignages et les écorchures qu’ils laissent en nous, la mémoire est sélective et la souffrance se reproduit, ailleurs, plus tard, sous d’autres prétextes. Le devoir de montrer et dénoncer la violence politique, par l’écriture et par l’image, n’en est que plus impératif.

Références

  1. MONDRAGON Rafael (1983), De Indios y Cristianos en Guatemala. Mexico: COPEC/CECOPE, 239 p.
  2. MARCOTTE Sylvain (1988), Le rôle économique et politique des réfugiés: le cas des Guatémaltèques au Mexique. Mémoire de maîtrise, Université Laval, 152 p.
  3. DEGREGORI Felipe (2010), Chungui, horror sin lagrimas… …una historia peruana. Long-métrage, Lima, Perú.
  4. Comisión de la Verdad y Reconciliación (2004), Hatun Willakuy: Versión abreviada del Informe Final de la Comisión de la Verdad y Reconciliación. Lima, Perú, 477 p.
  5. JIMÉNEZ Edilberto (2009), Chungui. Violencia y trazos de memoria. Instituto de Estudios Peruanos, Lima, Perú, 418 p.

3 commentairesLaisser un commentaire

  • Merci de continuer à montrer et à dénoncer, Moïse. C’est essentiel.

  • Frappant. C’est toujours terrible de penser aux cycles de violences créés par des mouvements révolutionnaires résultant d’une classe politique avare et autoritaire.

    Le cas du Guatemala m’avait aussi frappé. Les paysans se retrouvent dans une impasse terrible!

    Article très intéressant Mo !

  • C’est un article percutant et qui inspire à de l’anthropologie sous diverses formes visuelles.
    En le lisant, j’ai eu le souvenir émotionnel des raisons qui m’ont conduite vers l’anthropologie: non seulement pour comprendre les mondes qui nous entourent, mais également pour les questionner, les dénoncer et tenter de les illustrer.