Moïse Marcoux-Chabot

Mille kilomètres plus loin

Entre le pas de la porte de mon appartement montréalais et le village de Sainte-Flavie, la porte d’entrée de la Gaspésie, il y a 565 kilomètres de route. De là, pour se rendre à Percé, il faut soulever la poussière pendant 411 kilomètres de plus en passant par la vallée de la Matapédia et la Baie-des-Chaleurs ou 416 kilomètres par la Haute-Gaspésie et Murdochville. En ajoutant quelques détours pour se rapprocher du fleuve, emplir son estomac ou soulager sa vessie, on approche du millier de kilomètres franchis pour aller jeter un coup d’oeil au rocher Percé.

J’en suis à mon troisième voyage sur la péninsule cet été et il en reste encore au moins deux autres à venir. Mine de rien, même en covoiturage, pouce, bus ou train, tous ces kilomètres de combustion d’essence, ça dégage une bonne dose de gaz carbonique dans l’atmosphère. Mais bon, moi, mes voyages, j’ai une bonne raison de les faire, non ? Voici un des problèmes au cœur de notre rapport au pétrole: tant qu’il y en aura, nous arriverons toujours à trouver des justifications à notre usage personnel de la ressource, peu importe à quel point nous sommes critiques de son exploitation.

Le jour n’est peut-être pas si loin où le pétrole brut voyagera du sous-sol gaspésien fracturé vers une raffinerie américaine, pour être ensuite racheté sous forme d’essence à Montréal et revenir polluer la 132 vers Percé. Ce jour-là, l’économie gaspésienne se portera sans doute mieux, comme un grand malade en phase terminale maintenu en vie artificiellement, qui reçoit sa dose de morphine pour soulager la douleur. Ce jour-là, il sera peut-être définitivement trop tard pour cesser la destruction et entrer dans une ère de guérison environnementale. À ce sujet, mon ami Mario Jean vient de publier des photos et une vidéo assez percutantes sur sa visite à Fort McMurray, haut lieu des sables bitumineux albertains. À voir.

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Québec dans les sables, photos et vidéo de Mario Jean

Ma raison pour brûler du pétrole, cet été, c’est la Course des régions. Je n’ai pas eu besoin de créer ma propre course, ayant eu la chance d’être sélectionné comme candidat officiel représentant la Gaspésie. Je m’y sens un peu imposteur: les douze autres coureurs représentent leur région d’origine ou de résidence. Moi, je suis le voyageur, l’étranger, le gars du dehors, le nouvel arrivant. Il y a certainement bien des jeunes cinéastes gaspésiens ou gaspésiennes qui auraient mérité d’être à ma place et qui auraient fièrement représenté leur patelin d’origine, avec toute la communauté derrière eux.

À leur place, il y a un expatrié de Chaudière-Appalaches, exilé rural et survivant urbain, avec ses moments d’existence sur des parcelles de territoire. J’ai appris mon excuse par coeur… «Non, non, j’viens pas de la Gaspésie: j’m’en vas en Gaspésie par exemple.» C’est un peu la réalité d’ici, de toutes façons: avec la quantité de gens qui quittent la péninsule pour aller étudier, travailler ou refaire sa vie au complet, il faut bien y amener du nouveau monde pour démarrer des entreprises, cultiver la terre, créer des espaces culturels, garder les écoles ouvertes, développer de façon durable la région, faire des bébés et les voir grandir.

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La Course des régions dévoile ses 13 cinéastes (communiqué officiel)

Pour entrer dans la Course, je devais réaliser deux films de candidature, que vous pouvez désormais visionner si ce n’est déjà fait. Pour le premier, la consigne était de dresser en deux minutes le portrait d’un jeune entrepreneur suggéré par un Centre local de développement, en l’occurrence celui de la MRC de Bonaventure dans la Baie-des-Chaleurs. J’ai choisi Ronald Arsenault, entrepreneur et visionnaire de Saint-Elzéar, qui présente son approche du développement durable local. Il œuvre à concrétiser cette vision avec CONTACT, un laboratoire régional d’éco-construction, d’éco-solutions et d’éco-tourisme. Des nuages à l’usine, de l’utopie à la réalité concrète…

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CONTACT, 1er film de candidature, 2 min

Pour mon second film de candidature, la consigne était de réaliser une fiction d’une minute mettant en valeur le potentiel touristique de la région. L’association touristique de la Gaspésie faisant déjà un bon travail pour attirer les visiteurs et valoriser son potentiel récréatif, j’ai choisi d’opter pour un type de voyage un peu moins conventionnel: la fuite. Ce faisant, j’ai tenté de représenter ma propre envie de fuir la lourdeur urbaine ainsi que le besoin de liberté ressenti par nombre de personnes victimes de répression policière pendant le printemps érable et ses suites, une façon comme une autre de relier ce qui m’a occupé toute l’année dernière à mes projets de l’été.

Ce très court-métrage, mon premier film de fiction, a été scénarisé à Montréal, tourné en moins de 24 heures entre Montmagny et Percé et monté en trois jours à Douglastown (Gaspé). Mireille, la comédienne jouant le seul rôle (muet) du film s’est portée volontaire suite à un appel lancé sur Facebook, en échange d’un billet de train pour Percé. Les coûts de production (billets de train et repas) ont été financés par une courte campagne de micro-mécénat, en échange de photos / cartes postales du film.

Les courtes animations représentant les souvenirs de la jeune femme se situent quelque part dans l’univers des flashbacks, des images subliminales et de la persistance rétinienne. Le spectateur peut s’y arrêter et chercher à comprendre ce qu’elles représentent ou alors simplement se laisser imprégner par leur effet et y voir tout type de souvenir ou d’image dont on cherche à se libérer pour les remplacer par d’autres. Elles ont été réalisées en rotoscopie à partir d’images réelles tournées lors de manifestations diverses. La trame sonore est un extrait d’un solo de saxophone joué par Brahja Waldman sur l’album Temps libre. Ce disque a été produit par le collectif Howl Arts et Stefan Christoff, un musicien et activiste montréalais. L’esprit de Temps libre, qui cherche à rendre musicalement l’impression de liberté ressentie lorsqu’un mouvement social est assez fort et continu pour dégager le quotidien de son contrôle temporel et institutionnel habituel, me semblait tout à fait cohérent avec le thème du film.

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POINT DE FUITE, 2e film de candidature, 1 min

Peu importe à quoi on tente d’échapper en allant toujours de l’avant, on arrive éventuellement à une frontière naturelle, une limite infranchissable. Là-bas, au bout du monde, la ligne droite de l’horizon nous rappelle qu’il n’y a point de fuite possible pour échapper à notre propre existence. On peut y réaliser pleinement que chaque moment vécu devient aussitôt souvenir, ce qui ne lui enlève ni importance ni sens. Ce qui pourrait être une destination finale ou un point de non retour se transforme dès lors en nouveau point de départ pour partir à l’aventure, apprendre à se connaître, nouer des liens, bref, vivre à nouveau, tout simplement.

Les films principaux produits et réalisés pour la Course ne seront diffusés qu’au mois d’octobre. En attendant, chacun des treize participants doit réaliser quatre vlogs (journaux de bord vidéo) pendant l’été, soit un à toutes les trois semaines. Le style est libre, le contenu doit refléter l’étape de la Course où nous sommes et la durée doit être de 1 à 2 minutes. C’est un exercice créatif assez stimulant qui vient s’ajouter aux productions officielles, soit un documentaire de 7 minutes et une fiction de 5 minutes.

Les deux directions d’une route en ligne droite ou les quatre points cardinaux sur une carte ne sont pas les seules voies possibles pour le voyage. On peut aussi se perdre dans les nuages, s’arrêter à ce qu’il y a sous nos pieds ou plonger à l’intérieur de soi. À chacun et chacune de choisir son aventure et la façon de la vivre…

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1er journal de bord vidéo, 2 min

Récemment, j’ai eu l’occasion d’expliquer brièvement ce que cette aventure représente pour moi dans une entrevue radio accordée à CIEU-FM, la station de la Baie-des-Chaleurs. Pour encore deux semaines de plus, je me baladerai en Gaspésie avec comme mission de tourner mon film documentaire officiel. J’avais un premier sujet qui m’a filé entre les doigts à cause des vacances de la construction. J’ai déjà plusieurs autres pistes en exploration, mais si vous avez des contacts dans la région, des suggestions de lieux à visiter, de sujets à documenter ou de personnages à rencontrer, n’hésitez pas à m’écrire. De toutes façons, j’ai beau être dans une course, l’avantage de la faire au Québec est que je peux facilement revenir dans quelques semaines, quelques mois ou même quelques années pour continuer à explorer et représenter en images et en sons ce que je n’ai pas le temps de faire cet été. Après tout, il n’y a qu’un million de mètres entre chez moi et la pointe de la Gaspésie.

À bientôt, sur la route, dans la ville, au bord de la mer ou au fond du bois.