Moïse Marcoux-Chabot

Ma course des régions

Croquis Mathilde Cinq-Mars

Nouvelles rencontres et retrouvailles à la microbrasserie Le Naufrageur de Carleton-sur-Mer, mai 2013.
Croquis de Mathilde Cinq-Mars.

Encore parti sur un nouveau projet. À force de me projeter, je devrais finir par aboutir quelque part, si le vent souffle du bon bord. J’arriverai peut-être même à mener quelques-unes de mes idées à terme. Dans les prochains mois, je ferai plusieurs allers et retours entre mon quartier urbain bétonné qui étouffe et la campagne verdoyante qui respire. Sortir de la ville pour ensuite y revenir. Montréal est à la fois mon point de départ et ma ligne d’arrivée, le trajet entre les deux étant encore inconnu. On dit que le voyage est plus important que la destination, un dicton que la police de Montréal interprète à sa façon: pas d’itinéraire, pas de destination, pas de voyage. Bientôt, la réflexion, la prise de parole et la mobilisation collective nous y rendront coupables de flânage intellectuel, de voies de fait sur la majorité silencieuse, d’entrave au discernement des autorités et d’incitation à craindre des activités conformistes.

Me sauver temporairement de cette ville liberticide, pour y revenir m’emprisonner ensuite, me laissera au moins le loisir de prendre un peu de recul sur la répression politique qui sévit et la dépression politique qui s’y vit. Si le voyage importe plus que la destination, on dit aussi d’autres idées toutes faites sur les départs, les errances et les retours, ces étapes de dépaysement et de cheminement spirituel qu’on devrait vivre pleinement, sous peine de ne pas mériter le titre de voyageur véritable. Notre imaginaire collectif, la somme brunâtre d’une multitudes de vies grises et d’envies colorées, se nourrit de ces formules bien tournées, rayons de lumière se faufilant par la porte entrebâillée. Parfois, ces rayons nous font rêver à ailleurs, à mieux, à autrement. En d’autres occasions, ils nous figent sur place, par crainte de chambouler la routine établie, monotonie sécuritaire et rassurante. En général, ils servent d’excuse pour justifier la prochaine fuite touristique, tout juste suffisante pour continuer d’endurer le système capitaliste que nous maintenons en vie alors même qu’il nous tue.

Oui, je sais, je dénonce un système dont je fais partie, sans ancrer cette critique dans une argumentation rigoureuse. Ça m’arrive.

En 1879, après avoir traversé les Cévennes en 13 jours avec une ânesse pour seule compagne, le romancier écossais Robert Louis Stevenson a écrit: «En vérité, je ne voyage pas, moi, pour atteindre un endroit précis, mais pour marcher: simple plaisir de voyager.» Son récit est devenu un grand succès de la littérature de voyage. En 2013, au Québec, il aurait écrit ses aventures presque en direct sur un blogue, suivi par ses 643 amis Facebook. Pour en vivre, il aurait peut-être proposé un récit de voyage à La Presse, qui l’aurait publié sur iPad en version «Plus», encadré par une commandite de l’Office de Tourisme du Québec et une publicité de coussinets contre les ampoules aux pieds.

En 2013, au Québec, alors que ma tête déborde d’idées, alors que mon carnet est déjà noirci de tâches et d’engagements, alors que mon calendrier peine à accueillir de nouveaux événements, alors que mon compte bancaire ressemble à une rue déserte de western-spaghetti, j’ai décidé de m’inscrire à La Course des régions. Un concours de plus dans la lignée de La Course Destination Monde. Celle-là m’avait amplement fait rêver, comme toute une génération, propulsant même plusieurs artistes vagabonds du 20e siècle au rang de grands cinéastes québécois du 21e. Bon, la Course des régions ne se déroule pas sur cinq continents et elle ne sera pas télédiffusée à toutes les semaines sur les ondes de la télévision publique (en restera-il une, d’ailleurs, après le recul conservateur ?). Dans sa première édition à couvrir tout le territoire québécois, elle est tout de même ambitieuse, au moins autant que moi, si on se fie à son slogan: «La Course des Régions, parce que les jeunes talents d’aujourd’hui seront les grands noms du cinéma de demain.»

J’ai choisi la Gaspésie comme région d’attache. Dans le cadre du concours, au mieux, je réaliserai bénévolement deux premiers très courts-métrages de candidature, je serai sélectionné par un jury pour représenter la péninsule gaspésienne, je réaliserai deux courts-métrages de plus aux mois de juillet et d’août et mes films seront en compétition amicale avec ceux de 12 autres finalistes lors de soirées de gala au mois d’octobre. Au pire, je ferai un premier film de candidature plutôt moyen, je serai déclassé à cette étape et ça sera la fin de l’aventure… Mais comme je ne suis pas du genre défaitiste et que j’ai une certaine difficulté à m’en tenir aux consignes, je laisse le scénario du pire à d’autres.

Donc, que je franchisse ou non les étapes officielles, j’ai l’intention d’éclater le cadre et de mener ma propre course des régions, en parallèle à la compétition formelle. Je respecterai les consignes du sentier tracé d’avance, question de pouvoir espérer arriver à la même destination que les autres participants et participantes, mais je vais sauter la clôture aussi souvent que possible. Pour l’amour des images, des mots, des sons, des voix et des rencontres, je présenterai ici au fil des prochains mois les créations nées de ces vagabondages. Peut-être me contenterai-je de la Gaspésie, peut-être le reste du territoire québécois et son âme m’appelleront-ils. On verra.

«Pour survivre, pour qu’il y ait une suite du monde, il importe de se construire une mémoire, de définir le territoire de l’âme. Il n’y a pas d’avenir sans mémoire. La mémoire des autres, c’est l’empire.»
– Pierre Perrault, cinéaste et poète