Moïse Marcoux-Chabot

J’ai rencontré Pauline Julien en Gaspésie

Lettre de Pauline Julien à Gérald Godin, fin juin 1962

«Gérald,

Si je t’avais écrit hier soir sur le train – il y aurait cette atmosphère de départ la nuit – les bruits de ce train lent qui roule. Mais depuis 5h ce lundi matin, il y a une angoisse indécise qui me tenaille. Ce soir chez les Villeneuve et c’est pourtant Percé. Percé qui est beau. Qui a le cri des mouettes, le brouillard puis le soleil, le rocher – et cette angoisse car je me sens dépendante de tout et je n’arrive pas à en sortir – cela ne dépend pas de moi. Un tel immense besoin d’être aimée pour moi – d’être rassurée – toutes mes paroles toutes mes conversations sont forcées et je fuis je fuis. Par bribes je m’échappe, mais sans trouver un port qui me rassure, qui m’attache. […]

Ceci n’est peut-être pas du genre de lettre que tu aimes – mais tout de même envie de te parler. Percé a quand même ces innombrables couleurs – les milliers de cris d’oiseaux, et les parfums, les brouillards. On musarde, on flâne – bain de mer qui glace.

Les centaines de milles qui nous séparent me donnent l’impression qu’il y a des années que je t’ai vu – et c’est vrai toi, qu’est-ce que tu ressens ? C’est étrange. […]

Saluts – envie d’être dehors.
Dehors c’est vraiment unique.
À tout de suite. Vite vite vite.

Pauline»

– Lettre tirée de La renarde et le mal peigné, fragments de correspondance amoureuse, Leméac, 2009, p.24)

J’ai rencontré Pauline Julien pour la première fois en compagnie de Gérald Godin. Je connaissais déjà vaguement leurs œuvres respectives, mais c’est le cinéaste Simon Beaulieu qui me les a présenté en images et en sons, par son documentaire Godin, qui pourrait aussi bien porter les deux noms comme titre. Quand je suis passé sous la devanture illuminée du cinéma Beaubien, je m’attendais à faire la connaissance d’un député poète. Deux heures plus tard, je suis ressorti de la salle de projection avec un coup de foudre pour Pauline, l’envie d’être ami avec Gérald et une profonde admiration pour leurs vies respectives d’artistes passionnés et engagés.

Le mois dernier, j’ai rencontré à nouveau Pauline Julien entre Percé et Montréal, dans le village de Saint-Maxime-du-Mont-Louis. Ce soir-là, elle avait les traits d’Audrée Southière, une comédienne de Montréal qui se glisse dans la peau de la grande chanteuse pour lui rendre un hommage émouvant. Pas de Gérald à l’horizon, mais plutôt une comparse féminine, Virginie Reid, qui assure la portion musicale de leur spectacle Je suis Québec mort ou vivant. Fruit du hasard qui fait bien les choses, cette rencontre a aussi été provoquée par le cinéma documentaire.

À la recherche d’un sujet de film pour la Course des régions, je me suis posé quelques jours au Sea Shack de Sainte-Anne-des-Monts, à la fin juillet. Je dois bien être l’un des seuls visiteurs de cette auberge festive à m’y être arrêté pour travailler, écrire et profiter du calme contemplatif du bord de l’océan. Contre toutes attentes, avec comme bruit de fond la cloche des tournées générales, les chansons à boire, la musique retentissante et les cris de joie de voyageurs enivrés, j’y ai trouvé concentration et inspiration.

C’est de là-bas que j’ai été mis en contact avec Yanik Elément, un gars de Mont-Louis qui a passé une douzaine d’années en ville, baignant dans le monde de la musique. Revenu s’installer dans le coin il y a quelques années, il a fait l’acquisition d’un vieil entrepôt frigorifique désaffecté. Ce gros bâtiment fraîchement repeint en mauve avait été construit dans les années trente, près du quai désormais fermé, à une époque où la pêche était le moteur de l’économie locale. Après avoir rénové le bâtiment de ses mains, à la scie ronde et au marteau, Yanik y a ouvert l’année dernière La Pointe Sec, l’espace culturel dont il rêvait pour sa région natale. Les talents du coin et les artistes émergents du Québec redonnent ainsi vie à cette bâtisse d’un autre temps, devant un public composé de quelques touristes mais surtout de gens de la place. Yanik m’a invité à découvrir le lieu et à assister au spectacle-hommage qui s’y préparait.

Le quai de Mont-Louis et le bâtiment de La Pointe Sec, au fond à droite.

Le quai de Mont-Louis et le bâtiment de La Pointe Sec, au fond à droite. Photo Moïse Marcoux-Chabot, août 2013.

Les deux artistes décrivent ainsi «Je suis Québec mort ou vivant», qui n’a été présenté que quelques fois jusqu’à maintenant:

«C’est avec fougue et engagement que Virginie Reid et Audrée Southière vous donnent rendez-vous avec l’œuvre de Pauline Julien, personnage marquant de notre héritage québécois. Ces deux artistes de la relève vous livrent une sélection éloquente de son répertoire, mettant en relief la révolte, la passion et le ludisme de cette grande femme de parole. Une soirée intimiste et festive, à la santé de notre mémoire collective.»

La sélection des textes interprétés révèle un penchant pour les pièces davantage engagées de la chanteuse, plutôt que ses grands succès populaires, un choix qui fait évidemment mon bonheur. Si le répertoire amoureux de la renarde trifluvienne fait bonne figure dans la soirée, j’en retiens davantage les pièces touchantes et vibrantes telles que Non tu n’as pas de nom d’Anne Sylvestre ainsi que plusieurs clins d’œil à l’effervescence politique contemporaine. D’ailleurs, Le plus beau voyage de Claude Gauthier, qui a donné son titre au spectacle, renvoie désormais aux événements du printemps 2012 plutôt qu’à un futur an 2000 déjà derrière nous:

«Je suis de dix enfants à table
Je suis de janvier sous zéro
Je suis d’Amérique et de France
Je suis de chômage et d’exil
Je suis d’octobre et d’espérance
Je suis une race en péril
Je suis notre printemps érable
Je suis notre libération
Comme des millions de gens fragiles
À des promesses d’élection
Je suis l’énergie qui s’empile
D’Ungava à Manicouagan
Je suis Québec mort ou vivant»

J’ai rencontré Pauline Julien en Gaspésie, dans un halo de lumière, et je suis à nouveau tombé sous son charme. S’il faut entendre l’hommage pour réellement vivre la rencontre, en voir des fragments pourra peut-être suffire à la ressentir…

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Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Virginie Reid et Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Virginie Reid. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Virginie Reid et Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Virginie Reid et Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Virginie Reid et Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

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Audrée Southière. Photo Moïse Marcoux-Chabot, juillet 2013.

Le même hasard qui fait bien les choses a aussi donné lieu à plusieurs autres rencontres ce soir-là: c’est dans le bâtiment de La Pointe Sec que j’ai fait connaissance avec celui qui allait ensuite devenir le personnage principal de mon documentaire pour la Course des régions. À suivre !

Mises à jour

10 octobre 2013: Le documentaire Sons étranges tourné pour la Course des régions à Mont-Louis a été mis en ligne.
5 décembre 2013: Une entrevue et des extraits de la soirée ont été mis en ligne par Télé-Soleil Haute-Gaspésie.