Moïse Marcoux-Chabot

Gaspésie 2023 – Entrevue avec le réalisateur

Tout au long des mois de juillet et août 2014, les cinémas Le Clap, Beaubien et Aylmer ainsi que le Musée de la civilisation ont inséré dans leur programmation neuf films produits et réalisés dans le cadre de la Course des Régions 2013. Mon court-métrage Gaspésie 2023 a ainsi été projeté plus de 150 fois sur les grands écrans de Montréal, Québec et Gatineau. Chaque semaine, une entrevue avec le cinéaste en vedette était publiée sur le site de la Course. Voici  l’intégrale de mon entrevue à propos du film, en réponse aux questions posées par l’équipe du concours.

«La résistante», héroïne de Gaspésie 2023.

«La résistante», héroïne de Gaspésie 2023.

Décris-nous ce qu’est Gaspésie 2023 pour toi.

C’est un film d’anticipation dystopique, soit l’inverse d’une utopie, un genre cinématographique qui me plait beaucoup. C’est en quelque sorte l’antithèse de mon court-métrage documentaire Lespouère, que j’avais tourné en Gaspésie au printemps 2013. En m’ancrant dans l’histoire de la région et l’exploitation abusive de ses ressources naturelles, mais aussi en m’inspirant de la répression policière contemporaine au Québec, j’ai imaginé un futur proche dans lequel le scénario du pire s’est concrétisé sur la plupart des fronts environnementaux et sociaux. C’est aussi mon interprétation personnelle du «cri qui fera peur à tout le monde» dont parlait Félix Leclerc à propos de la Gaspésie. Dans cet univers alternatif, la région est privatisée, exploitée, polluée, saccagée, surveillée, militarisée et peu à peu vidée de ses habitants par un consortium industriel tentaculaire et vorace.

De quoi es-tu le plus fier dans ton film?

Avec un très petit budget, des délais serrés et aucune expérience en direction d’acteurs ou en effets spéciaux, je suis arrivé à réaliser un film de science-fiction crédible qui intègre plusieurs des codes du genre en gardant un caractère québécois et gaspésien. Le tournage s’est fait en mode road trip de Montréal à Percé et, de nouveau, à Montréal, avec ma sœur comme seule équipe, qui jouait à la fois les rôles de conductrice, assistante-en-tout et comédienne principale. En une semaine, nous avons parcouru 2850 kilomètres et capté 110 Go d’images et de sons, sur 40 lieux de tournage improvisés, dont 38 extérieurs, avec 23 figurants et figurantes, dont 4 enfants, 1 bébé, deux chiens et un robot volant. Le voyage a débuté par un cambriolage dans notre voiture à Québec, s’est poursuivi avec trois jours au festival de cinéma des Percéides, où je projetais un film en première et s’est conclu par deux gastros sur le chemin du retour, sans oublier la perte de mon trépied au milieu de la semaine. C’est un autre genre de tourisme : on criait de joie dans la voiture quand on voyait une maison en ruines, une usine désaffectée ou des citernes d’essence, bref, tout ce qui pouvait servir de décor à l’histoire dont j’avais imaginé les grandes lignes avant de partir.

Une autre réalisation qui me rend très fier, c’est d’avoir fait une tournée de la Gaspésie à l’hiver 2014, avec ce film et plusieurs autres. En organisant des projections et discussions dans dix salles de la péninsule, j’ai pu montrer directement le résultat aux gens qui m’avaient aidé et constater à quel point le propos du film touche les Gaspésiens et Gaspésiennes. Pendant la projection des images en noir et blanc, qui montrent l’ampleur de la dévastation environnementale, je voyais les visages s’allonger et les sourires disparaitre. Ça n’a laissé personne indifférent.

As-tu des souvenirs d’obstacles que tu as dû surmonter?

En excluant mon court film de candidature pour la Course (Point de fuite, 1min, 2013), c’est mon premier réel plongeon dans le cinéma de fiction. J’étais plus à l’aise à improviser au fur et à mesure à partir de grandes lignes de scénario et avec quelques éléments de costume, plutôt que de suivre un scénario à la lettre. J’ai écrit un scénario avec des dialogues et de la narration, que j’ai terminé dans la voiture le premier jour de tournage, mais je n’ai pas rouvert le document ensuite. C’est au montage que le film a réellement pris forme. Mais pour rendre les scènes réalistes, j’ai eu à faire beaucoup de travail de postproduction sur After Effects, avec lequel je n’avais presque aucune expérience. Par exemple, je voulais tourner une scène sur le site de la mine de cuivre fermée de Murdochville. Mais lors de la visite, on nous a avisés que seules les photos étaient autorisées et non les vidéos. J’ai donc pris des images fixes, dans lesquelles j’ai ajouté, en postproduction, un léger mouvement de caméra, un tremblement, ainsi que du mouvement en animant les hélices d’une éolienne. En collant cette scène à une autre, tournée avec ma sœur dans un pit de gravelle 500 km plus loin, on n’y voit que du feu…enfin j’espère! Même chose pour la plateforme pétrolière à côté du rocher percé en ouverture, pour la silhouette de garde sur une tour, sur certains drones dans le ciel, etc. J’ai eu beaucoup de plaisir, mais pour arriver à terminer chacun des effets comme souhaités, le montage m’a pris deux semaines à temps plein au lieu d’une seule! J’ai bien dû avoir la plus grosse pénalité de retard de la Course…

Qu’est-ce qui t’a le plus servi dans la Course des Régions?

La débrouillardise, bien sûr, mais surtout les amitiés et la culture de la gratuité. Des dizaines de personnes m’ont aidé en me trouvant des lieux de tournage, en s’improvisant comédiens, en me prêtant des accessoires, en m’hébergeant chez eux, en me donnant leur avis sur le montage et en participant à de grands délires créatifs sur le scénario. La recherche historique et visuelle préalable ainsi que le bricolage de costumes et d’accessoires, simples mais fonctionnels, m’ont permis de prendre beaucoup de libertés dans la semaine de tournage, quelque chose que je n’aurais pas pu faire aussi bien si j’avais travaillé avec des employés et des producteurs au lieu de m’amuser avec des amis à «tourner une vue». Les figurants amateurs étaient tous des gens soucieux de la protection de l’environnement et conscients des enjeux actuels : quelques grandes lignes du scénario suffisaient pour qu’ils se mettent dans la peau des personnages. Le fait de n’avoir aucun dialogue et de capter plusieurs scènes en photos a beaucoup simplifié la chose. Mais une fois en montage, j’ai réalisé qu’il me manquait plusieurs éléments visuels et sonores, que j’ai pu trouver sur le web sous license Creative Commons. Je dois aussi remercier Guillaume Arsenault, un musicien et chanteur de Bonaventure, qui m’a gracieusement autorisé à utiliser une de ses pistes instrumentales. J’ai construit le rythme du film autour de cette pièce, intitulée Vent Pire, dont la version avec paroles est un slam de Bilbo Cyr qui porte justement sur l’exploitation des ressources naturelles en Gaspésie.

Comment s’est déroulée l’après-Course?

Les projets cinématographiques se sont bousculés les uns après les autres. Je me suis promené dans plusieurs festivals avec Lespouère, mon premier court-métrage gaspésien que j’avais tourné juste avant la Course. Il a eu une très belle reconnaissance au Québec et en France et sera diffusé sur le web en septembre prochain. J’ai profité de chaque séjour en Gaspésie pendant et depuis la Course pour y multiplier les contacts, réaliser des tournages personnels, mieux connaitre la région et y développer de nouveaux projets. J’y reviens de plus en plus souvent et la tournée de diffusion de mes films l’hiver dernier a été remplie de beaux moments et de rencontres inspirantes. À l’exception des événements officiels de la Course, je n’ai pas vraiment eu l’occasion de revoir les autres participants, mais à chaque fois que je vois passer les nouvelles de leurs films ou projets, je sens qu’on a fait un bout de chemin ensemble. Les contraintes de la Course ont parfois été frustrantes et les délais difficiles à respecter, mais au final ça a été un beau tremplin. J’en ai profité pour semer quelques graines qui germent et croissent depuis et dont je n’ai pas encore gouté tous les fruits!

Quels sont tes prochains projets?

Je travaille ces jours-ci au montage de Chantiers, une websérie documentaire indépendante tournée en 2013 à Saint-Louis (Carleton), Cap-au-Renard et Maria. Elle sera lancée au festival des Percéides le 30 août et diffusée sur le web à l’automne. En parallèle, je travaille sur un premier long-métrage documentaire, que je tournerai aussi dans la région si j’arrive à obtenir du financement en production, ce qui est loin d’être évident. Les ressources financières sont rarement au rendez-vous, mais je ne manque pas d’idées pour de nouveaux courts-métrages. Je continue aussi à consacrer beaucoup de temps à la distribution indépendante de mes films et j’aimerais refaire une tournée de diffusion en 2015, avec davantage de visites dans les institutions scolaires. Avis aux mécènes généreux et figurants inspirés, j’ai le fantasme de tourner une suite à Gaspésie 2023, sous la forme d’une websérie sociofinancée dont chaque épisode aurait lieu une année différente entre 2013 et 2023.

Que retiens-tu un an plus tard?

J’aurais préféré que ça ne soit pas le cas, mais un an après l’avoir filmé, je considère que ce court-métrage est plus que jamais d’actualité. Avec la construction d’une cimenterie hyper polluante à Port-Daniel, les divers projets d’extraction des hydrocarbures autour de la péninsule, le transport du pétrole des sables bitumineux par train à travers la Matapédia, la construction d’un terminal pétrolier dans la Baie-des-Chaleurs, la militarisation croissante de la police, la privatisation des services publics, la multiplication des techniques de surveillance et les récents bilans environnementaux catastrophiques, je me demande parfois si je n’ai pas tourné un documentaire d’anticipation au lieu d’une science-fiction.