Moïse Marcoux-Chabot

Espace médiatique consacré à #IdleNoMore sur le web

Quelques gouttes de pluie se mélangent à des flocons de neige fondante en cette journée de janvier anormalement chaude. Les slogans rassembleurs font écho aux tambours dans mes oreilles et les drapeaux, pancartes, banderoles, plumes rouges et carrés rouges envahissent mon champ de vision. Les centaines de marcheurs devant moi ne semblent pas être découragés par l’humidité ambiante. Moi non plus.

Je suis même plutôt confortable. Depuis ma cuisine, un café fumant à la main et les pieds bien au sec, j’écoute en direct la manifestation de solidarité avec le mouvement autochtone Idle No More, en cette journée nationale d’actions. L’événement montréalais est retransmis sur le web par le collectif 99%Média ainsi que par la station CUTV. J’aurais pu être dans la rue moi aussi, mais pour aujourd’hui, j’ai préféré l’analyse médiatique en bas de laine aux slogans politiques en bottines mouillées.

Ainsi, en début d’après-midi, j’ai réalisé une capture d’écran intégrale des pages d’accueil de 17 sources d’information sur le web, afin d’analyser l’espace médiatique occupé sur chacune d’entre elles par les enjeux autochtones du moment. À cette heure étaient en cours la plupart des manifestations ainsi que la rencontre au sommet entre les chefs des Premières Nations et le premier ministre Stephen Harper. J’ai choisi cet instant afin de saisir un portrait général de la posture médiatique nationale avant qu’il n’y ait une forme de conclusion globale aux événements du jour.

Évidemment, il ne s’agit ni d’une étude scientifique, ni d’un procédé rigoureux: à quelques minutes d’intervalle, le contenu de chaque page a pu changer, sans compter que mon approche ne rend pas justice aux médias qui ont envoyé des journalistes sur le terrain et ont pris le temps de rédiger une nouvelle détaillée avant de la mettre en ligne. De plus, ma sélection de sources a été tout à fait subjective et improvisée sur le moment à partir des premières références qui me viennent à l’esprit lorsque je cherche à saisir le pouls médiatique d’un événement. Finalement, cette analyse ne prend en compte ni le contenu complet des publications ni le rôle de filtre à la fois inclusif et exclusif joué par les médias sociaux.

Pour chacune des sources observées, il est possible d’agrandir la capture d’écran archivée en cliquant sur la miniature ainsi que de visiter la version actuelle du site en cliquant sur le nom du média. Notez que les captures ont été réalisées avec l’extension Screengrab! et que toutes les publicités ont été masquées avec Adblock Plus, sur Firefox. Les images ont quant à elles été converties en noir et blanc pour faciliter la perception de l’espace occupé et les détails personnels affichés par les modules Facebook ont été masqués en blanc. Pour le reste, il s’agit du contenu intégral de chaque site, agrémenté de mes remarques.

Examinons ce qui en ressort.

Du point de vue des principaux intéressés

aptn-news-analyseAboriginal Peoples Television Network (APTN)

Sans surprise, le réseau de nouvelles autochtones consacre la presque totalité de sa couverture au mouvement en cours, avec une diffusion en direct, plusieurs articles concernant les blocages à travers le Canada ainsi qu’une mention des tensions raciales surgissant dans le contexte des actions Idle No More. Notons toutefois que la plupart des articles ont été publiés plus tôt dans la semaine.

Dans les médias nationaux

the-globe-and-mailThe Globe and Mail

La couverture du Globe & Mail est l’une des plus diversifiées. Elle inclut des textes d’opinion, une caricature, un portrait de partisans du mouvement, une comparaison avec le mouvement Occupy et un fait divers, en plus du traitement des nouvelles d’actualité. Les deux nouvelles les plus lues sont celles dont les titres font état de tensions: «Native leaders threaten to escalate blockades on day of Harper meeting» et «Harper, chiefs to meet amid chaos, protests».

national-postThe National Post

À première vue, Idle No More occupe une bonne place sur la page d’accueil du National Post. Toutefois, il s’agit en fait de quelques publications affichées en plusieurs endroits, à connotation plutôt négative et utilisant un vocabulaire guerrier («Fresh blockade threats as chaos, confusion mar First Nations meet», «First Nation Chief threatens to bring economy to its knees», «Progress on native concern unlikely amid chaos of competing factions», «Sir John A. Macdonald statue vandalized ahead of birthday celebration, Idle No More protest», etc.).

Les éditoriaux de ce quotidien ont été très durs jusqu’à maintenant envers les revendications autochtones et les textes du jour du chroniqueur Jonathan Kay, dans la même veine, bénéficient d’une grande visibilité («Aboriginal dignity will come only from self-sufficiency, not from grand gestures in Ottawa», «What’s wrong with remote native reserves?»).

radio-canadaRadio-Canada Montréal

La page francophone de la société d’État présente quatre nouvelles distinctes concernant les Premières Nations, soit «Sommet Ottawa-Autochtones: tension et manifestations», «Stephen Harper prolonge sa présence avec les chefs autochtones», «Manifestations autochtones partout au pays» et «Le fédéral étudie sept projets de loi qui touchent les autochtones». Par une association quelque peu simpliste, la vignette de chacun des articles représente des autochtones dans la rue frappant sur des tambours.

Note: cette capture d’écran a été prise environ une heure après les autres à cause d’un problème technique, ce qui explique partiellement pourquoi il s’agit du seul média à parler de l’avancement de la rencontre dans cette revue de presse.

Au sein de l’empire Québecor

sun-newsSun News Network

La page d’accueil de Sun News Network, chaîne anglophone propriété de Québecor Média, présente deux nouvelles et un sondage liés aux revendications autochtones. La manchette principale ainsi que le sondage induisent tous deux la notion de menace économique («Harper, Atleo to meet as militant natives threaten economy», «A First Nations chief said Thursday that the Idle No More movement could bring Canada’s economy « to its knees » if aboriginal demands are not met by the Harper government. Was this ultimatum productive ahead of Friday’s meeting?») et la deuxième nouvelle rapporte comme le National Post un cas de vandalisme sur la statue de John A. Macdonald, sur laquelle a été inscrit «This is Stolen Land».

Je ne peux m’empêcher de remarquer au passage que sur l’ensemble du contenu visuel et textuel de la page, on retrouve une seule présence féminine: celle de la première ministre de la Colombie-Britannique, associée à l’expression «MILF» (Mom I’d Like to Fuck).

tva-nouvellesTVA Nouvelles

Le site de nouvelles de la station TVA présente en manchette la manifestation montréalaise comme un phénomène provenant de l’extérieur («Manifestation en cours: Idle No More débarque à Montréal») et fait lui aussi référence un peu plus loin au vandalisme de la statue de Macdonald. À première vue, impossible de savoir qu’un sommet est en cours à Ottawa.

Notons qu’une «nouvelle» insolite occupe sensiblement le même espace visuel que l’actualité autochtone dans la section «buzz» de la page, soit celle d’un vieillard s’étant échappé d’une clinique allemande pour célébrer ses 94 ans. En retournant consulter cette source d’informations fort pertinente dans les heures suivantes, j’y ai appris avec soulagement qu’un homard géant avait été sauvé de la casserole et que la Maison Blanche ne construira pas l’Étoile Noire. Sérieusement.

le-journal-de-montrealLe Journal de Montréal

Du côté du quotidien montréalais, on retrouve un seul article intitulé «Manif à Montréal», dont le titre est apposé sur une photo mettant en évidence une coiffe amérindienne devant le Parlement d’Ottawa. À ma première visite, le site ne faisait aucune mention du mouvement autochtone: indulgent, j’y suis retourné 30 minutes plus tard pour réaliser cette capture d’écran.

Curieusement, aucun des chroniqueurs ou blogueurs du journal n’a profité du contexte de la journée pour exprimer une opinion sur la question autochtone. On peut toutefois accorder une mention «arts et spectacles» à Marie-Joëlle Parent et son billet sur Elisapie Isaac à New-York…

24h-montreal24h Montréal

Plusieurs l’oublient, mais le quotidien gratuit 24h Montréal appartient aussi à l’empire Québecor. Son traitement de l’actualité passe surtout par le support papier distribué quotidiennement aux usagers du transport en commun et fondé sur les nouvelles de l’agence QMI. Il n’est donc pas surprenant que le site web contienne seulement une discrète référence à la manifestation montréalaise, sans photographie d’accompagnement. Vague, le titre ne mentionne pas que cette action est liée à un mouvement de revendications autochtones.

Ailleurs sur la scène médiatique québécoise

le-devoirLe Devoir

Quotidien indépendant reconnu pour ses dossiers fouillés sur la politique et la société, le Devoir présente en page d’accueil une couverture restreinte qui ne mentionne pas directement les manifestations : «Réunion avec le premier ministre, plus d’autochtones comptent boycotter» est une dépêche de l’agence de presse PC, alors que «Mouvement Idle No More: le réveil autochtone» mène vers un dossier rassemblant chacun des articles précédemment publiés sur le sujet dans le journal papier. Les deux vignettes évitent quant à elles le cliché visuel des plumes et tambours.

la-presseLa Presse

La très longue page d’accueil du site de La Presse agit comme porte d’entrée pour les sept quotidiens de Gesca, l’entreprise médiatique de la famille Desmarais. En comparaison avec d’autres médias, leur couverture est assez généreuse et équilibrée avec deux éditoriaux, une chronique et deux nouvelles bien en vue. Celles-ci portent à la fois sur la politique nationale («Rencontre des autochtones avec Harper: plusieurs chefs absents») et sur l’événement local («Manifestation en faveur des autochtones à Montréal»). Les vignettes montrent ici aussi plumes, tambours et drapeaux.

985fm98.5 FM

Le 98.5 FM, station de référence pour beaucoup d’auditeurs montréalais, donne la parole à «Ghislain Picard, chef régional du Québec pour l’Assemblée des Premières Nations» par une entrevue audio mise de l’avant et souligne la «division au sein du mouvement autochtone». Aucune mention directe des manifestations d’appui et actions diverses à la grandeur du Canada n’est faite en page d’accueil. On peut toutefois supposer qu’elles ont été couvertes en ondes.

metro-montrealMétro Montréal

Le Métro est le deuxième quotidien gratuit de Montréal, publication locale du groupe de presse suédois Metro International, qui tire ses revenus du contenu publicitaire. On voit à l’entrée du site une seule manchette liée à Idle No More, soit «Le boycott s’étend aux autochtones», devenue en fin d’après-midi «La rencontre Harper-Autochtones a eu lieu».

actualiteL’Actualité

Propriété du géant des communications canadien Rogers, le magazine L’Actualité parait en moyenne deux fois par mois sur papier. Entretemps, ce sont surtout des blogues qui animent son site web. Celui-ci reprend un fil provenant de Radio-Canada qui mentionne la rencontre et les manifestations. Sinon, la couverture d’Idle No More est concentrée dans un billet de la chroniqueuse politique Josée Legault, visible deux fois en page d’accueil. Ce texte explore avec longueur, nuances et références les fondements et l’étendue du mouvement.

voirVoir.ca

Le magazine Voir, fidèle à sa mission culturelle, profite quant à lui de la journée d’actions autochtones pour annoncer le lancement en première web du nouveau documentaire de la réalisatrice Alanis Obomsawin, «Le peuple de la rivière Kattawapiskak», qui porte précisément sur la crise du logement dans la communauté de la chef Theresa Spence.

Les blogues et chroniques du Voir bénéficient généralement d’une bonne diffusion au sein des réseaux progressistes actifs sur les médias sociaux. Le billet «Interdiction de citer: ceci n’est pas du colonialisme» de Marc-André Cyr passe en revue une série de citations historiques liée aux autochtones, tandis que le rédacteur en chef du magazine y va d’une chronique intitulée «Idle No More: Mécanique amérindienne». Aucune de ces publications ne se penche directement sur les événements du jour.

huffington-post-quebecLe Huffington Post Québec

La version québécoise de l’entreprise américaine The Huffington Post compte dans sa stratégie commerciale sur l’agrégation de contenus d’autres médias et sur les contributions bénévoles de blogueurs locaux. Ses manchettes rapportent simplement que «Les autochtones manifestent» et «Plusieurs chefs vont boycotter», sans mise en contexte et avec plumes et tambours à l’appui. Perdu plus bas dans un fouillis d’articles divers, on peut tout de même trouver un billet publié il y a une semaine qui tente de répondre à la question «Pourquoi Idle No More?».

Du côté des médias indépendants

rabbleRabble.ca

Rabble est un organisme à but non-lucratif qui couvre l’actualité nationale grâce aux contributions de journalistes et activistes progressistes de tout le pays, en anglais seulement. Présentant des textes qui proviennent de l’Assemblée des Chefs du Manitoba, de l’Anishinibek Nation Leadership et de groupes en soutien à Idle No More, le site donne directement la parole à des acteurs du mouvement plutôt que de le couvrir de l’extérieur.

Par le titre de sa manchette principale («Why Idle No More has resonated with Canadians») et la question de son sondage en ligne («What do you think is the most important thing Idle No More has accomplished so far?»), Rabble prend clairement une position favorable au mouvement et cherche à valoriser ses retombées positives plutôt qu’à souligner les tensions qu’il provoque.

media-coopThe Media Co-op

Le réseau pancanadien de coopératives Media Co-op est alimenté par des journalistes indépendants qui publient principalement en anglais mais aussi en français (à travers la Coop Média de Montréal). Favorisant une couverture «locale» ou «grassroots», ses contributeurs préfèrent présenter d’abord ce qui se passe dans les communautés, avant le discours officiel des institutions.

Par conséquent, ce portail présente le rôle de la tradition dans les enjeux contemporains autochtones («Inviting Ceremony Into Treaty – #IdleNoMore»), l’impact de la mobilisation à l’échelle locale («What Idle No More Means for Small-Scale Fisheries in Atlantic Canada»), une critique du discours médiatique et du contexte économique («What if Natives Stop Subsidizing Canada?»), l’audio intégral d’une réflexion entre acteurs du mouvement («A roundtable with 3 Six Nations (Haudenosaunee) youth discussing Indigenous resistance, native-settler relationships, the power of the grassroots Idle No More and more!») ainsi qu’une cartographie des actions du jour, aussi publiée sur Rabble.

Après avoir fait le tour…

Bien évidemment, les médias numériques étant caractérisés par une mise à jour constante du contenu, la plupart des observations de cette revue de presse ne tenaient déjà plus quelques heures après la saisie des captures d’écran qui la composent. Au moment de lire ces lignes, le lecteur curieux ou la lectrice curieuse qui voudrait vérifier la valeur de mes remarques se trouverait face à de nouvelles actualités et à une distribution renouvelée de l’espace médiatique.

Un constat demeure néanmoins et ne peut être que renforcé par la consultation à répétition de cette variété de sources d’informations: loin d’être objective et neutre, chaque plateforme médiatique présente un point de vue distinct et positionné sur la réalité. C’est dans la multiplicité des sources que se dessine la subjectivité de chacune. En tant que consommateurs d’information, nous pouvons certes choisir la voie de la passivité en laissant quelques canaux dicter quels sujets méritent notre attention et en quels termes. Mais nous pouvons aussi revendiquer la devise du mouvement autochtone comme posture intellectuelle: fini l’apathie!

Pour ma part, en tant qu’observateur critique des médias mais aussi comme citoyen consommateur de nouvelles, j’apprécie que la connaissance de la variété me permette de choisir volontairement une version plutôt qu’une autre. Qui plus est, je considère essentielle la prise de conscience qu’un autre citoyen consommateur de nouvelles puisse vivre dans une réalité totalement différente de la mienne, simplement parce qu’il a été exposé à des sources médiatiques distinctes.

Au moment d’écrire ces dernières phrases, la nuit est bien avancée. Les manifestants sont rentrés chez eux depuis longtemps, ont lu les nouvelles, bien mangé, peut-être fait la fête et pour la plupart dorment déjà. De ma fenêtre, j’observe encore les gouttes de pluie se mélanger à des flocons fondants. Il est minuit et le mercure est deux degrés plus élevé que ce midi. Le son des tambours a été remplacé dans mes oreilles par la musique consciente et engagée programmée à l’émission Roots Rock Rebel de CKUT 90.3FM. En effet, choisir ses influences médiatiques passe aussi par la musique. Alors je termine en citant Aaron Lakoff qui, derrière le micro et entre deux pistes musicales, salue les militants autochtones du Sud et du Nord avec cette pensée qui fait écho:

«On December 21st, the Zapatistas, the actual Mayans who are still there, came out on masse, occupied different cities and towns in Chiapas, Mexico, and said « Yo, wake up, wake up world, we didn’t go anywhere, the world ain’t ending! » There’s a lot of people who want to kill it, and make money off killing it, but the indigenous people are still there, they are still fighting for their land and their communities.»

1 commentaireLaisser un commentaire