Encore des allergies anthropologiques

Ce texte a été publié dans le journal Potlach des étudiantes et édutiants en anthropologie de l’Université Laval en février 2008. Il a été archivé ici le 30 mai 2013.

En devenant anthropologues, si l’on en croit le Dictionnaire Septembre des métiers et professions (2002), nous ferons «des recherches sur les sociétés humaines […], dans le but de mieux les comprendre et de les aider à accepter certains changements technologiques, économiques, sociaux ou culturels». Il sera aussi de notre devoir «d’étudier les sociétés ciblées et d’observer leur transformation et leur évolution […] afin de mieux comprendre et expliquer les divers aspects de cette évolution et de permettre, le cas échéant, une meilleure intervention sociale.» Nous aurons également l’opportunité de participer «à la conception et à la réalisation de programmes de développement pour les minorités ethniques et les pays en voie de développement.»

Qui a dit que les sociétés humaines avaient besoin d’anthropologues pour les aider à accepter les changements en leur sein ? Qui a ciblé ces sociétés ? Qui a dit que nous devions étudier leur évolution pour permettre une meilleure intervention ? Qui a dit que les minorités ethniques ont besoin d’être développées ?

Ah, oui, c’est vrai. Ce sont des anthropologues, il n’y a pas si longtemps.

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Dans une édition précédente du Potlach (Marcoux-Chabot, 2006 (Quel plaisir de se citer soi-même !)), j’ai pris un malin plaisir à recenser des extraits du livre Les races humaines (Martial, 1955), extraits qui feraient aujourd’hui réagir tout anthropologue ou étudiant en anthropologie qui se respecte. Appréciant particulièrement la lecture de ces vieux ouvrages aux dérives ethnocentriques et racistes douteuses, que je qualifie de recueils humoristiques pour anthropologues, je poursuis l’exercice par la revue de deux livres achetés pour quelques sous dans des bouquineries de Québec cet hiver.

Bien sûr, prises hors de leur contexte, ces citations peuvent paraître plus significatives qu’elle ne le sont réellement et laissent l’impression que l’ouvrage en entier est écrit sur le même ton. Pourtant, Vallois, critique fortement l’eugénisme dont Martial faisait la promotion dans son ouvrage sur les races. Et Dupeyrat, le missionnaire, fournit de riches descriptions des célébrations papoues et apporte des nuances aux catégories primitif-civilisé. Permettons-nous tout de même d’exercer notre flair antiraciste.

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Les races humaines
(Henri V.Vallois, Collection Que sais-je?, 1948)

«Il n’est pas besoin d’avoir beaucoup voyagé pour savoir que rien que par leur couleur, les hommes peuvent être divisés en trois catégories au moins, Blancs, Jaunes et Noirs.» (p.5)

«On emploie parfois l’expression «race française». C’est un non-sens: la France contient au moins trois races que séparent nettement leurs caractères physiques.» (p.7)

«Dès qu’on aborde les grandes masses qui peuplent la majeure partie des continents, les races, les ethnies et les frontières politiques s’enchevêtrent à qui mieux mieux. C’est le mérite de l’anthropologie moderne que d’avoir su les dissocier.» (p.8)

«Les caractères raciaux: «Nous nous limiterons à ceux dont l’importance est unanimement reconnue. Le plus classique est la couleur de la peau.» (p.9)

«Il faut y ajouter une curieuse ressemblance dans la mentalité: d’un bout à l’autre de l’Amérique. les Indiens sont froids, taciturnes, plus ou moins impassibles; le contraste avec la plupart des autres races, même celle des Eskimo, est très net.» (p.98)

«Il y a longtemps que le contact entre races évoluées et races primitives a été fatal à ces dernières. Ces réserves faites, il n’est pas douteux que l’extraordinaire développement de notre civilisation européenne, avec l’expansion des races blanches qui l’a accompagnée, n’ait précipité le processus.» (p.117)

«On ne doit guère se tromper en prévoyant que, d’ici un ou deux siècles, et sans doute beaucoup moins, les Boschimans, les Hottentots, les Aïnou, les Australiens, les Polynésiens, les Négritos, auront fini d’exister en tant que races indépendantes. Leur seule chance de salut serait la création de «réserves» analogues à celles déjà instituées pour les espèces animales en voie de disparition.» (p.124)

«Il est probable que, tandis que les régions équatoriales de l’Afrique, et semble-t-il aussi, de l’Inde, resteront occupées par des races noires dont on ne peut prévoir le développement ultérieur, le reste du monde se trouvera partagé entre les quatre ou cinq grandes races blanches d’expansion européenne et les deux ou trois grandes races jaunes d’expansion asiatique.» (p.125)

Jours de fête chez les Papous
(André Dupeyrat, 1954)

«Est-ce un livre où l’on a déguisé la grave ethnographie avec les falbalas du reportage ? D’aucuns le penseront, peut-être. En tout cas, ce livre est un témoignage, avant tout. […] Témoignage sur des humains qui vivent à notre époque comme vivaient nos ancêtres de l’âge de la pierre… […] Témoignage, indirect celui-là, sur l’œuvre que poursuivent des missionnaires, venus de France, aux confins du monde exploré, au delà des frontières mêmes du monde civilisé.» (p.5)

«À cette lumière de lampe de poche, un esprit réfléchi saura sans doute reconnaître, d’une part, l’urgence dans laquelle se trouvent les «civilisés» de reprendre conscience de leur «âme» et, d’autre part, la nécessité d’apporter le christianisme aux Papous.» (p.5)

«Mais c’est un fait. Les papous n’avaient pas changé depuis vingt siècles ou davantage, et les voilà qui changent à une vitesse effarante depuis quelques dix année, depuis que la guerre – celle de civilisés, bien entendu – effleura leurs rivages en 1942-1943, les exposant ainsi aux effroyables dangers de notre progrès. À cette cadence, le Papou authentique n’existera bientôt plus. J’ai donc tenté de fixer ses traits avant qu’ils ne s’effacent.» (p.6)

«Vendredi, mon boy, se précipita vers moi. Sa bonne figure ronde et brune riait toute: les yeux, sous leur vaste arcade, étincelaient entre mille plis; les larges lèvres légèrement violacées découvraient, brillantes et solides, ses dents de fils de cannibale. Il était frétillant, agité. Ses mains aux doigts effilés tapotaient énergiquement sa taille nue et svelte, les muscles de ses jambes sales et nerveuses avaient des détentes comme celles d’un danseur de ballet prêt à entrer en scène.»
− Eh bien, Vendredi ? Qu’est-ce qui te met dans cet état ?
− Ils arrivent, s’écria-t-il avec enthousiasme ! […] Ah, zut ! Il faisait si bon se reposer un peu dans la torpeur des midis tropicaux, allongé dans un filet-hamac […]» (p.11)

«Il faut bien avouer que, parfois, l’isolement au milieu de ces êtres se faisait terriblement sentir. Ces peuplades, en effet, n’étaient formées que d’humains vivant avec un retard de quelques cinq mille ans sur le reste du monde.» (p.12)

«Mais la tradition est la tradition. Il est entendu, chez les Papous comme ailleurs, que, dans les affaires importantes, les femmes ne sont bonnes à rien.» (p.17)


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