Moïse Marcoux-Chabot

Cuba, une île, un homme ?

Fidel et Raul Castro

Fidel Castro, alors président, interrompant régulièrement son discours pour obtenir des précisions sur le bilan annuel du pays auprès de son frère Raul Castro, alors vice-président, et des autres élus du gouvernement cubain. Photo prise sur la Place de la Révolution pendant la grande manifestation du 1er mai (Fête des travailleurs), en 2006.

La population de Cuba approche 11.5 millions d’habitants. Un seul d’entre eux est connu mondialement. Tristement, il est surtout mondialement méconnu.

Fidel Castro fêtera bientôt son 80e anniversaire. Même à cet âge honorable, il poursuit avec la même persévérance la révolution sociale entamée en 1959. Dictateur coupable de crimes contre l’humanité pour les uns, grand humaniste méritant le Nobel de la paix pour les autres… S’il est rare d’avoir affaire à une opinion à propos de Cuba qui soit nuancée, le débat semble irrémédiablement polarisé entre deux extrêmes lorsque c’est Fidel Castro qui en est l’objet. Question de rendre encore plus ardue la tâche de celui ou celle qui essaie de comprendre un peu ce qui se passe à Cuba, le discours porté par les médias et les agences de presse est incapable de dissocier le pays et le chef d’état. À croire que Cuba est Castro et que Castro est Cuba. Évidemment, quand on n’a accès qu’à cette vision, on en vient à s’imaginer que Fidel Castro est seul dans un grand palais à donner des ordres, dirigeant d’une main de fer une révolution en laquelle il est seul à croire. Et surgit inévitablement la question fatidique. Que deviendra Cuba après le départ de Castro ?

Je suis arrivé là-bas avec cette question en tête moi aussi. J’aurais pu m’attendre à retrouver Fidel Castro à tous les coins de rue, sous chaque pavé, derrière chaque palmier. Mais non. Il n’accueille pas les visiteurs à l’aéroport. Il ne conduit pas les autobus. Il ne parle pas à la place des fonctionnaires. Il ne cuisine pas les repas. Il ne signe pas tous les articles des journaux. Il n’apparait pas à la télévision à toutes les cinq minutes. Son portrait n’est pas affiché sur les façades d’immeubles et les panneaux routiers. À croire qu’il est déjà parti.

Pourtant. Les deux personnages les plus en vue à Cuba sont disparus depuis longtemps déjà. Il y a Ernesto « Che » Guevara, l’argentin internationaliste, héros de la révolution cubaine, exécuté en 1967 en Bolivie sous les ordres de la CIA qui n’appréciait pas trop le mouvement révolutionnaire qu’il tentait de mettre en place là-bas. Les statues, les portraits et les citations du Che ne manquent pas à Cuba. Il est devenu un héros national, un modèle pour les jeunes, un symbole pour tous. Ce qui est bien, c’est que là-bas ceux qui portent un t-shirt du Che savent comment il a vécu, comment il est mort, ce qu’il a fait pour son pays d’accueil et pour quelle cause il a donné sa vie. Non, c’est faux, ils ne le savent pas tous. Beaucoup de touristes ignorants pensent seulement que son visage est très esthétique sur un fond rouge.

L’autre personnage dont seul un vacancier enfermé dans son tout-inclus pourrait ignorer l’existence après deux semaines sur l’île, c’est le poète José Martí (1853-1895). Mort au combat dans la guerre d’indépendance livrée contre l’Espagne, José Martí est le véritable héros cubain. Sa pensée a inspiré les révolutionnaires de 1959 et continue de guider les jeunes et les moins jeunes vers une société plus juste, plus égalitaire, plus humaniste. Ses écrits ont contribué à former la pensée politique du Che, ses citations sont dans la bouche de chaque Cubain. Et dans chaque discours de Castro.

Justement. J’étais sur la Place de la Révolution de La Havane le 1er mai, pour le jour des travailleuses. Devant moi, l’immmense mémorial de José Martí. Derrière, à l’autre extrémité de la place, le visage du Che sur la façade du Ministère de l’intérieur. À une vingtaine de mètres en face de moi, Fidel Castro, 79 ans, en pleine forme, qui pendant près de 3h30 s’est adressé à la foule. Quelle foule. Malgré les figures mythiques qui surplombaient la place, la présence la plus imposante était celle des Cubains et des Cubaines. Des centaines de milliers, un million, un million et demi, difficile à dire. Mais beaucoup.

J’avais déjà commencé à comprendre, mais tout s’est éclairci ce jour-là. Après Castro ? La révolution continue. « Hasta la victoria, siempre! » C’est ce qu’on dit, non ? Ce n’est pas Fidel qui tient le pays à bouts de bras, mais le pays qui pousse dans le dos de Fidel. Tous les travailleurs et travailleurs venus écouter son discours. Les vieux qui se rapellent comment la vie était dure sous Batista. Les hommes et les femmes qui ont vu les résultats concrets de la révolution. Les jeunes qui ont passé à travers la période spéciale et qui, prenant conscience de tout le chemin qui a été accompli, ne veulent pas retourner en arrière mais continuer à avancer. Après Fidel, il y aura toujours Raoul, Ricardo, Julio, Eva, Barbaro, Dan, Miguelito, Tito, Chang… Des gens qui se souviendront de Martí, Che, Cienfuegos, Castro et n’abandonneront pas le combat. Cuba mériterait peut-être plus que le Québec d’avoir une devise qui a de la mémoire. Mais même si cette nation a le passé en tête, son regard est bel et bien tourné vers l’avenir. Un regard fatigué, peut-être, mais qui voit clair et loin.

Forbes et la « fortune » de Fidel

Une petite histoire à propos de Fidel Castro. La nouvelle a beaucoup circulé. Le magazine Forbes a établi son classement annuel des chefs d’état les plus riches au monde. Fidel serait au septième rang, avec une fortune évaluée à 1,4 milliards de dollars. Pour constater pourquoi ces chiffres sont absurdes et font partie d’une campagne de salissage internationale mais comment la presse internationale a collaboré a colporter la nouvelle (volontairement ou non), je recommande de lire cette analyse réalisée par Philippe Leroux.

Réagissant, Fidel s’est défendu en compagnie de nombreux invités dans une émission spéciale de quatre heures trente. Voici sa réponse:

«Toute ma fortune, M. Bush, tient dans la poche de votre chemise. Je ne suis pas né totalement pauvre. Mon père possédait des milliers d’hectares de terre. A la victoire de la révolution, toutes ces terres ont été remises aux paysans. Je mets au défi le président Bush, la CIA, les 33 organes de renseignements des États-Unis, les milliers de banques dans le monde, les larbins du magazine Forbes, de prouver que je possède un seul dollar à l’étranger. En échange d’une seule preuve, je leur offre, je leur fais cadeau de tout ce qu’ils ont toujours recherché. Ils ont voulu m’éliminer, ils n’ont pas pu, ils ont voulu me faire abandonner la révolution, je les mets au défi de prouver ce qu’ils ont dit. Trouvez-moi un compte et je démissionne. S’ils prouvent que j’ai un seul dollar, je renonce à ma charge et aux fonctions que j’occupe.»

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1 commentaireLaisser un commentaire

  • Ce sont tes textes qu’on devrait retrouver dans nos médias, Moïse, plutôt que les salades sans saveur qu’on nous y sert. J’avais les larmes aux yeux en lisant le bout où tu parles du «pays qui pousse dans le dos de Fidel» et de ceux qui seront toujours là après Fidel.