Moïse Marcoux-Chabot

Après Victoriaville: le déni de la SQ

Les balles de plastique et autres armes intermédiaires d’impact à projectiles ont une histoire de plus de 25 ans au Québec, souvent caractérisée par l’oubli et le déni. Leur usage à Victoriaville le 4 mai 2012 a été particulièrement controversé mais n’a pas encore fait l’objet d’une enquête indépendante.

1. Victoriaville: les balles de plastique sont identifiées
2. Après Victoriaville: le déni de la SQ
3. Les armes intermédiaires d’impact à projectiles
4. À venir

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Cinquième version d’une carte collaborative élaborée à partir de divers témoignages, photos et vidéos, indiquant l’emplacement de plusieurs personnes blessées à Victoriaville par ce qui pourrait être des balles de plastique. Compilation Moïse Marcoux-Chabot.

La manifestation qui s’est tenue le 4 mai 2012 à Victoriaville, en opposition au Conseil général du Parti libéral du Québec et en pleine grève étudiante historique, a laissé de nombreuses cicatrices physiques, sociales et politiques. L’escalade des moyens de pression et de répression qui avait précédé la tenue de cette rencontre partisane laissait redouter une confrontation entre manifestants et policiers. Rares toutefois sont ceux qui s’attendaient à la violence des affrontements ou à la gravité des blessures survenues ce soir-là.

Bien qu’il ne rende pas justice à l’ensemble des expériences individuelles et collectives des personnes présentes sur place, le bilan le plus frappant est celui des personnes blessées grièvement à la tête. Tous trois frappés par des balles de plastique de la Sûreté du Québec, Alexandre Allard, Dominique Laliberté et Maxence Valade vivent avec des séquelles physiques permanentes. Le 4 mai au soir, alors que les irritants chimiques retombaient à peine au sol et que des autobus de manifestants rentrant à Montréal se faisaient intercepter arbitrairement sur l’autoroute, deux de ces personnes reposaient entre la vie et la mort.

Malgré la circulation rapide de nombreux témoignages, photos, vidéos reliant les blessures aux projectiles d’impact des policiers, c’est la Sûreté du Québec elle-même qui a d’abord mené une enquête visant à éclaircir les circonstances des incidents. Une pratique courante mise en place par le ministère de la Sécurité publique prévoit pourtant le déclenchement d’une enquête indépendante par un autre corps de police «lors d’un événement grave au cours duquel une personne décède ou subit des blessures susceptibles d’entraîner son décès à la suite d’une intervention policière».

Une enquête indépendante est «conduite par un autre corps de police que celui impliqué dans un événement grave afin d’éviter, par souci d’objectivité et d’impartialité, qu’un corps de police ne mène, dans ces circonstances, une enquête sur les agissements de ses propres membres.» Cette pratique n’est ni encadrée par le Code criminel ni inscrite dans la Loi sur la police, mais le projet de loi 12 actuellement à l’étude vise à créer un Bureau indépendant composé de civils, qui enquêterait automatiquement sur ces incidents. Actuellement, le mécanisme de l’enquête indépendante doit être déclenché par le directeur du service de police concerné ou directement par le ministre de la Sécurité publique.

Entre le 4 et le 10 mai, ce sont donc des policiers de la Sûreté du Québec qui ont rencontré les victimes ainsi que certains témoins. Des enquêteurs ont tenté de questionner Alexandre Allard dans son lit d’hôpital alors qu’il était encore aux soins intensifs, sans succès. Ils sont retournés quelques jours plus tard et l’ont à nouveau questionné sans préciser l’objectif de leur présence. Alexandre, fatigué, encore aux prises avec des pertes de mémoire et incapable de lire, a alors signé un document rédigé par les policiers sur la base de leur vague conversation, sans savoir qu’il s’agissait de sa déclaration officielle dans le cadre de l’enquête.

Rencontrée le 9 mai au soir par deux policiers de la SQ, dont l’enquêteur François Giguère, Dominique Laliberté leur a indiqué sur une carte où elle se trouvait au moment de l’incident, à une centaine de mètres de la ligne de policiers. Dans la déclaration qu’elle a signé ce soir-là, elle indique avoir été frappée par une balle de plastique. Plusieurs témoins confirment cette version des faits, dont Abdel Hamdi, un responsable du service d’ordre de la CSN qui lui a prodigué les premiers soins: «Cette jeune fille-là était à côté de moi et tout à coup je l’ai vue tomber à terre à côté de moi. C’est là que j’ai ramassé la balle par terre et j’ai vu qu’elle avait toutes les dents brisées. Elle venait de se manger une balle en pleine face», explique-t-il en entrevue, précisant qu’un de ses collègues a clairement vu l’impact.

Le lendemain de la rencontre avec Dominique, le 10 mai, le capitaine Jean Finet de la SQ a tenu une conférence de presse qui visait essentiellement à défendre le travail policier et à nier le lien entre les balles de plastique et les blessures rapportées. Cette opération de relations publiques a eu lieu en réaction à la forte pression politique et médiatique des jours précédents, entre autres suscitée par la diffusion à grande échelle des caractéristiques techniques du projectile. Devant les journalistes, le capitaine Finet a alors nié catégoriquement que Dominique aurait pu être blessée par la police: «La portée de nos projectiles n’est que de 100 mètres. Or, cette femme a affirmé être à plus de 200 mètres du cordon de police». Au lieu de prendre en compte le positionnement sur une carte consigné par ses agents la veille, Jean Finet a préféré se référer à l’estimation d’un ami de Dominique, Pierre Léveillé, mentionnée dans le journal Le Soleil.

Par ailleurs, les informations disponibles sur le site de Police Ordnance, le fabricant des balles AR-1 utilisées par la SQ, indiquent clairement que le chiffre de 100m fait référence à la portée opérationnelle et non à la portée maximale. En d’autre mots, ce modèle de balle peut incapaciter un individu jusqu’à 100 mètres. Bien qu’il ne soit pas conçu pour être utilisé à de plus grandes distances, il n’interrompt évidemment pas son vol subitement après ce seuil.

Dans les jours qui ont suivi la conférence de presse, une étude théorique du mouvement et de la portée d’un projectile a été réalisée par Sébastien Roy, Ph. D. en physique. Celui-ci arrive à la conclusion qu’en prenant en compte la gravité et la friction, «pour un angle de 4 degrés et plus, la portée atteint facilement 100m. Pour un angle de 10 degrés, on atteint facilement le double. Pour un angle d’environ 40 degrés, on atteint la portée maximale qui dépasse les 400m.» Ces calculs ne tiennent pas compte des conditions météorologiques ambiantes ni de la présence d’un hélicoptère à proximité, qui peuvent influencer fortement la trajectoire et la distance parcourue.

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Portée maximale théorique d’un projectile similaire à l’AR-1, prenant en compte l’angle de tir et la friction de l’air, calculée par Sébastien Roy, 15 mai 2012.

Toujours lors de cette conférence de presse douteuse, Jean Finet a affirmé que «l’ordre d’utilisation de ces munitions n’a été donné qu’à 19 h. À ce moment, des soins étaient déjà prodigués à une jeune étudiante blessée à la bouche.» Pourtant, une autre jeune femme, Magali Paquin, a reçu une balle quelques minutes avant 19 h, alors qu’elle se situait dans le même secteur que Dominique. Elle a fait prendre plusieurs photos à l’aide de son cellulaire et a été filmée avec la balle dans la main. Les métadonnées de ces images confirment que le tir a eu lieu avant 18h57.

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Photos provenant du cellulaire de Magali Paquin.

Contredisant dans ce cas aussi la version officielle de la SQ, le positionnement de Magali sur une carte indique qu’elle se trouvait à une distance de 100 à 125 m de la ligne de policiers. «J’étais dans un endroit tranquille à plusieurs mètres de la foule, et je textais avec mon téléphone portable lorsque que la balle a frappé mon bras gauche, à une hauteur d’environ 4 pieds du sol. L’impact fut si brutal que la manche de mon manteau s’est complètement déchirée sous le choc. Mon bras arborait un gros hématome.»

La démonstration la plus évidente de la possibilité que Dominique ait été frappée par une balle de plastique provient d’une vidéo mise en ligne le 9 mai au soir. Ces images montrent Dominique étendue par terre, les témoins de la CSN lui prodiguant les premiers soins, son ami Pierre Léveillé tout près ainsi qu’un projectile vert fluo ramassé au sol. Le témoignage de l’auteur des images concorde: «Nous étions tellement loin des policiers, la victime était paisible et ne regardait même pas en leur direction. Elle a vraiment reçu cette balle en pleine visage. Et elle n’est pas la seule.»

Le 10 mai au soir, les enquêteurs de la Sûreté du Québec qui ont rencontré Pierre Léveillé lui ont fait visionner cette vidéo. La SQ savait donc l’existence de ce document dès le lendemain de sa mise en ligne. Les porte-paroles n’ont pas pour autant rétracté leurs affirmations ni admis leur possible responsabilité, ce qu’ils auraient pu faire dès le 11 mai au lieu de laisser Dominique impuissante face à leur déni institutionnel. «Ce qui m’a fait mal au cœur, un peu humilié aussi, est d’avoir vu à la télévision la conférence de presse de la SQ et d’entendre mes propos reformulés, utilisés à leur avantage pour ne pas remettre en question leur méthodologie. Ça remet en question ma confiance envers les instances gouvernementales», se dit-elle avec le recul.

À suivre.