Passages

2-07-2007

« Il existe une tribu, que l’on appelle les réalisateurs de films ethnographiques, dont les membres croient être invisibles. Ils font entrée dans une pièce où une fête est célébrée, ou un malade soigné, ou un mort pleuré, et, quoique surchargés de machines étranges et emmêlés dans leurs fils, ils s’imaginent passer inaperçus ou, au plus, ils croient qu’on les regarde à peine, qu’on les ignore aussitôt et qu’on les oublie rapidement. On sait bien peu sur eux, leurs maisons étant dissimulées dans les jungles inexplorées du Documentaire. Comme les autres Documentaristes, ils survivent en chassant et en cueillant l’information. Mais à la différence des autres membres de leur groupe filmique, ils préfèrent la consommer crue. »

- Weinberger, 1995, traduction personnelle -

J’ai débarqué à N’Djamena le 29 mai, découvrant pour la première fois cette grande ville d’Afrique centrale. Un mois plus tard, jour pour jour, j’y suis arrivé une seconde fois. Mais au lieu d’arriver du Nord, j’arrive du Sud, en minibus plutôt qu’en avion et en sachant à quoi m’attendre. Les découvertes ne sont pas les mêmes. Cette fois, je remarque toutes les petites lueurs des lampes à l’huile le long de l’avenue goudronnée, chacune permettant à un vendeur quelconque de présenter ses marchandises. Les odeurs fortes qui montent au nez, je les reconnais. Sans les voir, je devine les tas d’ordures qui achèvent de se consumer. Je sais que ces glacières contiennent de l’eau en sachets et celles-là du jus d’oseille. Je sais quel chemin emprunter, comment saluer, comment me laver les mains. Je ne suis pas Tchadien. Ça prendrait beaucoup plus qu’un été pour ça. Mais j’ai appris à être fonctionnel dans la culture tchadienne, même s’il m’en reste encore beaucoup à découvrir.

C’est un peu comme Pierre Yoguerna, le petit frère de Mini-Mini Médard. Venu avec nous en voyage, il a visité son village natal, Manga Dongo, pour la première fois de sa vie consciente. Pour un jeune qui a grandi à la ville, tout tchadien qu’il soit, la campagne recèle de nombreux mystères. Toutefois, si l’étranger du Canada peut poser les questions les plus bêtes sur les choses les plus simples, c’est un peu plus gênant pour quelqu’un né au village. Le papa de Pierre et de Médard, pas toujours très fier de l’ignorance de son fils dans les domaines jugés traditionnels, a dit en riant que Pierre était né une seconde fois le 23 juin, jour de notre arrivée à Manga Dongo. La culture ne disparaît jamais. Elle se transforme et renaît continuellement.

Manga Dongo est un village de l’ethnie Lele situé au sud de Kelo, dans un climat plus clément qu’au Nord. Pour s’y rendre, il faut prendre un minibus de N’Djamena avec dix-sept autres passagers entassés comme des sardines, trempant dans la sueur à défaut de l’huile. Sur la route, on passe d’un contrôle à un autre. Contrôle militaire. Le chauffeur n’a pas ses papiers en règle ? Pas de problème. On raconte une histoire, on glisse quelques billets et on continue. Contrôle routier. Quelques pièces pour le poste de péage, on lève la barrière et on continue. Contrôle policier. Cartes d’identité pour tout le monde. Passeport, carnet de vaccination et autorisation de circuler pour le blanc. Pas de problème… vous avez dit carnet de vaccination ? Celui que j’ai oublié en ville ? Toutes les raisons sont bonnes pour trouver un papier qu’on n’a pas et se faire quelques sous. Toutefois, avec un membre de Rafigui qui n’a pas la langue dans sa poche mais y garde plutôt un bon atout (le contact d’un colonel de police, par exemple), les tracasseries ne durent pas trop longtemps. Il paraît que c’est bien pire au Nigeria.

La route défile pendant quelques heures. Convois routiers, charettes, troupeau de dromadaires, paysans à vélo, enfants qui reviennent des champs, pause pour la prière… Le paysage, maintenant verdoyant, fait plaisir à voir. Les grands acacias, manguiers et lérés se font de plus en plus nombreux jusqu’à Kelo. De là-bas, après une nuit passée chez un oncle, il faut trouver un camion prêt à nous amener vers Manga Dongo pour pas trop cher. Heureusement, c’est jour de marché à Bologo, encore plus au Sud, et un chauffeur qui amène une bande de femmes Haoussa veut bien nous prendre à l’arrière. C’est comme ça, les transports tchadiens. Au moins, on a un budget pour le transport. Sinon on aurait marché un bon bout.

J’ai passé quelques jours à Manga Dongo en compagnie de six membres de Rafigui. Ce court séjour, loin d’être suffisant pour permettre de connaître réellement la culture des villageois, a tout de même donné lieu à de belles découvertes et rencontres. Tous les gens importants du village se sont présentés et un capri a été égorgé spécialement pour nous. Du champ au puits, de concession en concession, de l’église au terrain de soccer, en plein soleil ou sous la pluie, la houe à la main ou le couteau de jet à l’épaule, j’ai découvert, comme les jeunes de la ville, la vie de Manga Dongo. Samuel, Bruno, Ouganda, Sandra, Mississipi et Pierre connaissaient pour la plupart le mode de vie et les coutumes de leur propre village et savaient à quoi s’attendre. Mais un petit élément est différent ici, une façon de faire est nouvelle là-bas… D’un village à l’autre, d’une ethnie à l’autre, les différences culturelles sont perceptibles et leur découverte ont fait la joie de ces jeunes journalistes-anthropologues en herbe.

Après Manga Dongo, c’est Koureye, un village Marba, qui nous accueilli pour un court séjour. On nous a encore donné une chèvre et les villageois ont même offert à l’étranger de l’égorger, comme le veut la tradition. Honoré, j’ai accepté, à la surprise des villageois. « Les vieux ne pensaient pas que tu le ferais, m’a dit Samuel plus tard. Habituellement, les blancs préfèrent nous laisser faire. » Peut-être. Mais habituellement, ici, les blancs se déplacent en 4×4, ne marchent pas seuls dans la ville, mangent à l’hôtel et veulent sauver le monde. Ou l’exploiter.

Koureye, village sous les arbres, où se pratique la pêche, la chasse, l’élevage et l’agriculture. Au fleuve (une rivière, selon nos critères de Québécois), la pirogue sert à traverser ou à pêcher au filet. Dans les champs, les rangs de manioc, d’arachides, de maïs et de mil sont bien alignés, devant les vergers de manguiers. Les gens nous ont fait visiter et s’en sont donné à coeur joie dans une démonstration de la chasse au rat. Pendant tout le voyage, mes amis Rafiguiens ont pris très au sérieux leur tâche de cinéastes et de photographes. Ainsi, dans quelques mois, vous pourrez stimuler encore davantage votre imagination avec les images que je ramènerai dans mon sac à dos. En attendant…

Changement de climat et de paysage entre la route qui part de N’Djamena…

… et celle qui arrive à Kelo, 400 km plus au sud.

Des cases aux environs de Manga Dongo, construites en briques de terre cuite avec toit de paille.

Il n’y a pas de tracteur dans les villages comme Manga Dongo. L’agriculture se pratique à la houe ou avec une charrue tirée par des boeufs et les semences sont faites à la main par les femmes.

Ce matin-là, les membres de Rafigui sont allés labourer au champ avec les hommes de Manga Dongo, la houe à la main et le couteau de jet traditionnel sur l’épaule.

Entrevue avec quatre des neuf chefs de village de Koureye (à droite) et un interprète (à gauche).

À Koureye, récolte du manioc, qui se mange cru ou bouilli.

Préparation d’une friandise appelée « orion », des petites boules de farine de riz, de sucre et de pâte d’arachide frites dans l’huile.

Un moment de repos à Koureye. Les vieux fument le tabac local et boivent du « vin blanc » un alcool fait de farine fermentée.

« Le cinéma, art du double, est déjà le passage du monde du réel au monde de l’imaginaire, et l’ethnographie, science des systèmes de la pensée des autres est une traversée permanente d’un univers conceptuel à un autre, gymnastique où perdre pied est le moindre des risques. »

- Jean Rouch, 1981 -

La gymnastique du passage du monde du réel au monde de l’imaginaire et ce changement d’un univers à l’autre, vous le vivez déjà un peu en me lisant. Entre le premier mot de l’article et le dernier, vous êtes ailleurs. Du moins, j’espère arriver à vous faire vivre un certain ailleurs. Cependant, n’oubliez pas une chose. Les Tchadiens interprètent déjà leur propre réalité. J’interprète à mon tour cette version et vous en communique une autre. Chacun d’entre vous interprète de nouveau mon écriture et construit une image du Tchad fondée sur ses attentes et sa culture personnelle. L’imaginaire et la subjectivité interviennent à tout moment. Ce qui est merveilleux. L’important, c’est la création du sens.



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