Anthropologie partagée

21-06-2007

Lorsqu’un Tchadien reçoit des visiteurs, c’est-à-dire constamment, l’hospitalité est de mise. Il est attendu que le visiteur salue chaque personne présente en lui serrant la main droite. Si quelqu’un est en train de manger, on pourra plutôt serrer son poignet ou bien se contenter de lui souhaiter un bon appétit. Il est très impoli d’arriver chez quelqu’un sans saluer tout le monde présent. Les hôtes présenteront une chaise, un banc ou une natte au visiteur, qui est invité à s’asseoir.

Quelqu’un de la maison, généralement l’une des filles, lui apportera de l’eau à boire, parfois dans un pichet avec des verres mais le plus souvent dans un grand bol partagé. Pour une occasion spéciale, le visiteur recevra une « sucrerie » (boisson gazeuse). À ce propos, l’industrie des boissons gazeuses est bel et bien mondialisée. Cependant, comme l’ont montré plusieurs anthropologues, mêmes les symboles des multinationales ne résistent pas à la réinterprétation culturelle. Ici, on offre une bouteille de Coca-Cola, de Fanta (orange) ou de Top (pamplemousse) à un invité spécial. Pour les familles pauvres, il peut même s’agir d’une grosse dépense, mais qui sera faite au nom de l’hospitalité. Refuser de boire le breuvage qu’on nous offre serait une insulte pour la famille. Alors, quoique je respecte énormément mon médecin Santé-Voyages, j’ai fait mine d’oublier ses conseils concernant l’eau et les aliments. Entre l’eau embouteillée pour se brosser les dents et le partage des coutumes au quotidien, le choix ne m’a pas semblé difficile.

Après trois semaines ici, j’ai finalement en main tous les permis et autorisations dont j’avais besoin. Outre le visa obtenu à Washington avant le départ, le passeport en règle et l’enregistrement à la douane à l’arrivée, il m’a fallu passer par l’enregistrement au Ministère de l’immigration, la présentation aux autorités policières, l’enregistrement au Consulat du Canada, le labyrinthe bureaucratique pour obtenir l’autorisation de filmage et finalement le permis de libre circulation en dehors de la capitale. Le tout, en pleine grève des fonctionnaires. L’important dans tout ça, c’est que j’ai désormais un permis officiel pour filmer et photographier. Ce qui veut dire que je peux maintenant sortir ma caméra dans des endroits publics sans craindre de me faire importuner par les policiers ou les militaires.

Mais un bout de papier, tout officiel soit-il, ne m’accorde pas le droit moral de photographier ou filmer qui je veux, quand je veux. Je ne fais même pas référence ici au droit à l’image, qui force les journalistes chez nous à illustrer leurs articles avec des photos de pieds ou de gens de dos. C’est plutôt une question de respect. Et de profondeur humaine de l’image. Une photo « volée », prise en cachette ou sans l’accord de la personne, peut prétendre à une certaine qualité esthétique ou même révéler les traits de surface d’une culture. Mais le sujet de l’image, confiné au silence, devient simple objet. Il m’apparait important que les images soient produites dans le contexte d’une relation de partage, où l’appareil devient un canal pour la création commune de sens, l’interprétation réciproque des actions et la compréhension mutuelle des cultures.

« C’est le commencement de ce que certains d’entre nous appelons déjà anthropologie partagée. L’observateur descend finalement de sa tour d’ivoire; sa caméra, son magnétophone et son projecteur l’ont mené -par la voie d’un étrange parcours initiatique- au coeur même de la connaissance et, pour la première fois, son travail n’est pas jugé par un comité de thèse mais par le peuple même qu’il est venu observer. Cette technique extraordinaire du feedback (que je traduis par contre-don audiovisuel) n’a certainement pas encore révélé toutes ses possibilités, mais nous pouvons déjà constater que, grâce au feedback , l’anthropologue n’est plus un entomologiste observant son sujet comme s’il était un insecte mais plutôt comme s’il était un stimulant pour la compréhension mutuelle. Cette sorte de recherche faisant appel à la participation totale, aussi idéaliste puisse-t-elle être, m’apparaît être la seule attitude anthropologique moralement et scientifiquement possible aujourd’hui. »

- Jean Rouch, 1975 -

Jean Rouch a été un pionnier de l’utilisation du cinéma en anthropologie. Il a réalisé au-delà de cent films dans sa carrière, dont une grande partie au Niger et au Ghana. Son approche particulière, qu’il expérimentait déjà à la fin des années cinquante mais qui est encore méconnue et peu utilisée aujourd’hui, m’a grandement inspiré dans la préparation de mon terrain.

Mon autorisation en poche, je peux légalement aller plus loin dans mon exploration de l’anthropologie visuelle partagée. Le « feedback » et la collaboration dans la réalisation de documents vidéos sont au coeur de mes préoccupations quotidiennes. Voici quelques uns des projets en cours ou en discussion:
- Documentaire sur Rafigui, avec la participation active des membres
- Vidéos « lettres » entre Mini-Mini Médard au Canada et sa famille au Tchad
- Vidéoclip d’un groupe de musique local
- Séquences illustrant le mode de vie quotidien et la préparation de divers plats et boissons
- Fiction scénarisée par mes collaborateurs
- Film sur un voyage des jeunes de la ville dans les villages de la campagne
- …

Il est fort probable que je ne redonne pas de nouvelles pour quelques semaines. En effet, le voyage dans les villages de la région de Kelo, à environ 400km au sud de N’Djamena, aura lieu du 22 au 30 juin. Je prévois ensuite retourner quelques jours à Bongor pour les célébrations tchadiennes du 100e anniversaire du scoutisme. Scoutisme ? Là, les amis en anthropologie devraient avoir la puce à l’oreille qu’il se trame quelque chose avec un autre étudiant du département… À suivre !



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